C’est qui, un député ?

Pour explorer le vaste monde, il faut avancer par petits pas, pour ne pas se paumer. Et dans toutes les directions, pour ne pas en oublier. Je commence donc par un petit pas, et je mets le pied sur le Cevipof : le Centre de Recherches de Sciences Po. J’y découvre Mr Luc Rouban, qui s’est demandé à quoi pouvait bien ressembler un député (1). Et bien. Commençons par là.

Prenons les 2857 députés qui ont siégé entre 1958 (début de notre 5ème République) et 2007 (l’étude date de 2011). A votre avis, ces députés :

Ils sont riches ou pauvres ? Vous pouvez prendre une minute pour réfléchir… C’est bon ? Réponse : les 2. Et même les 3. Classes populaires, moyennes ou supérieures, on trouve de tout, dans tous les partis. Une nuance quand même : 80% des députés du Parti Communiste (PC) viennent de la classe ouvrière, mais la moitié viennent des classes supérieures au Front National. Pas si populaire que ça, le FN.

Ce sont des hommes ou des femmes ? Bon, pas de surprise : 84% d’hommes, 16% de femmes. Personne n’a répondu « ne se prononce pas », bizarre.

Ils sont fonctionnaires ou du privé ? Plutôt privé. La France n’est donc pas complètement aux mains des fonctionnaires. Du moins pour les députés. Le reste… On en reparlera.

Ils ont eu bac+5 ou bac-3 ? Là encore, la gamme est très large. Surprise : ils étaient encore 10% en 2007 à avoir « juste » un bac, voire moins ! Et une poignée seulement sort des Grandes Ecoles.

Ils sont élus en CDD ou en CDI ? Plutôt CDD. La plupart n’ont fait que 1 ou 2 mandats. Ils sont 10% à en avoir plus de 5 au compteur, et le record est à 12 ! Mais on les compte sur les doigts d’un pied.

Ils sont entrés en politique : A) par hasard ? B) par un ticket au Parti ou dans un Conseil Municipal ? C) parce c’était ça ou la Star Ac ? Bonne réponse : la B. Les députés ont souvent commencé par un poste local. Enfin, aujourd’hui ! En 58, ce n’était pas le même pastis.

Tout change. Même un député.

  • En 58, on entrait à l’Assemblée après être passé par la Résistance, les syndicats ou des instances locales. En 2007 c’est la voie locale qui l’emporte partout.
  • En 58, il n’y avait que 1% de femmes, elles sont 17% en 2007. C’est un progrès. Si si.
  • En 58, on comptait 10% de députés issus des classes populaires… Plus aucun aujourd’hui. Là, je crois que le progrès, on l’a dans le dos. Minimum.
  • En 58, les origines sociales étaient différentes de la gauche à la droite. En 2007, tout le monde s’est rapproché de la classe moyenne.
  • En 58, les 3 métiers les plus fréquents étaient avocat, industriel et agriculteur (on parle bien sûr des grands propriétaires, pas de mon grand-père qui avait son carré de fraises entre le clapier et la salle de bains). En 2007, les 3 jobs en tête sont les cadres du privé, ceux du public… et les profs ! Ces gens-là sont partout.
  • En 58, le député était surtout salarié du privé. En 2007, il vient surtout du public.

Moralité : le métier de député évolue. C’est davantage un… métier, justement. Plus technique, plus professionnel. On n’entre pas dans la République « comme ça », mes enfants ! Avant, oui. Maintenant il faut montrer patte blanche.

Depuis les années 80, l’Etat délègue plus de compétences aux institutions locales, et la loi donne aux député.e.s modernes plus de poids dans la fabrication des lois. Résultat : votre député, ce n’est plus un petit bourgeois bedonnant qui vous tape la main dans le dos à la boulangerie. C’est devenu un.e pro de la gestion, de la finance, du droit et de la communication. Un vrai boulot ! Voilà pourquoi un profil type du député se dégage peu à peu, dans tous les partis : classe moyenne, salarié du public, formé au métier dans une mairie, un Conseil Départemental ou Régional, ou par le Parti.

Je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle. D’un côté, si député est un métier, on peut se dire que notre pays est entre les mains de vrais pros. D’un autre, s’ils viennent tous du même moule et si maintenant il faut passer par des concours, des diplômes et un réseau local, ça ne va pas les rapprocher du terrain, nos chers élus.

Et ce n’est pas avec En Marche que ça s’améliore ! Certes, la couvée de député.e.s Macron est plus jeune, plus féminine, plus novice (un peu). Mais elle a été pondue, comme celle des alliés du Modem et de la Droite… à 70% par les classes supérieures (2). 70% ! Une ouverture sur le peuple ? Que nenni. Une aggravation, au contraire, de ce que Luc Rouban appelle « la démocratie sans le peuple »…

 


Dans le prochain épisode…
Je pars à la recherche des « démocraties stables » dans le monde. Avec une bonne loupe.


Références

(1) Sociologie Politique des Députés de la 5ème République (1958 – 2007). Luc Rouban, Les Cahiers du Cevipof n°55 (09/2011)
www.cevipof.com/fichier/p_publication/829/publication_pdf_cahier_55.3_jp.pdf

(2) L’enquête électorale française : comprendre 2017. Luc Rouban, La Note n°43, vague 16 (07/2017)
www.enef.fr/les-notes/

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