Comment font-ils pour qu’on les croie ?

Dès mon 1er article je posais la question : comment font les politiques pour qu’on les croie encore ? J’ai trouvé un début de réponse, encore dans un vieux bouquin de ma bibliothèque (1). J’y ai découvert que faire croire, c’est un art, qui s’appelle la rhétorique. Ou l’art de conduire l’autre à être d’accord avec nous. Mais d’accord à fond !

Ce « talent de persuader, d’entraîner la volonté d’un auditoire à prendre le parti qu’on lui propose (2) » repose sur quelques règles simples… Et beaucoup d’entraînement.

Déjà, parler simple. Je cite : « La multitude… » Alors, la multitude, c’est nous. La foule, la masse informe de la populace, les fainéants, les sans dents… au choix. La multitude, donc : « incapable d’une attention soutenue, demande à l’orateur de la précision et de la rapidité, plutôt que de pompeuses amplifications. Des exemples, des comparaisons, plutôt que des raisonnements abstraits. »
Autrement dit : nous sommes un peu cons. Et ils s’en servent ! Par exemple, à une question technique et embarrassante sur la réforme de la CSG, répondez : « on va ennuyer les auditeurs, avec ces détails ». Et hop. (3)

Ensuite : triez vos arguments. Pour « offrir la preuve de quelque vérité, et de là conduire à la persuasion », choisissez d’abord quelle vérité vous souhaitez, puis faites la liste des preuves qui vous arrangent. Le reste : sous le tapis. Pour ne pas vous prendre les pieds dedans, comme dans cet extrait du film Ridicule.

Vous voulez que les gens soient pour un truc, n’importe lequel ? « Exagérez les ressources et atténuez les obstacles ». Ou l’inverse, pour qu’ils soient contre. Ne dites à votre public que ce qu’il veut entendre. « Chacun de nous est avant tout sensible à ce qui le touche personnellement. » On ne parle pas au peuple, « qui veut être ému », comme à des gens importants, qui « veulent être respectés ». Dans un cours à Science Po par exemple, les étudiants s’entraînent tôt : « Candidat à l’élection présidentielle, annoncez une même mesure dans deux contextes différents. » (4)

Le candidat François Fillon, à l’époque, avait bien retenu la leçon. Après son succès aux primaires de la droite qui le désignait comme candidat à la présidentielle, on savait sur France Inter qu’il changerait son fusil d’épaule : après un discours « ferme » pour séduire les militants, un discours « modéré » pour emporter le 1er tour (5). Et « sur le plan économique, il ne peut pas rester sur l’idée d’un projet thatchérien, cela ne peut pas séduire un électeur sur deux. Parions que la référence disparaîtra peu à peu. » (6)

Quoi d’autre… Ah oui : vous êtes accusé ? Sortez le carton jaune PAS DE PREUVES (le fameux abracadabrantesque de Chirac), le carton rouge CALOMNIE (Fillon pendant l’affaire Penelope), au pire bottez en touche par un joli laissez-la-justice-faire-son-travail.

Et puis, « sans le talent d’émouvoir, il n’y a pas d’éloquence ». Vous devez (mais vraiment !) faire rire ou pleurer, soulever la haine ou l’amour, la colère ou l’espoir. C’est ça, et surtout ça, qui vous retourne la populace. Aspergez-la des mots magiques : en 1835 c’était « patrie, honneur, liberté », aujourd’hui c’est la République, la France, le Rassemblement ! Ca met la larme à l’œil, la main sur le cœur, et le bulletin dans l’urne.
Mais attention : pas trop vite, les émotions fortes. On ne hurle pas « c’est notre projet », les bras en l’air avec la voix de Jeanne Moreau, juste après avoir dit bonjour. Hitler lui-même prenait son temps avant de suggérer des génocides.

Pour finir, « le comble de l’art est de savoir cacher l’art, pour ne laisser voir que la nature. » Bien sûr que vous n’êtes pas sincère ! Evidemment ! Mais faites-le croire. Ne soyez pas forcément un menteur, mais soyez toujours un comédien. Jouant des mots et du corps. Tout compte ! La voix, les gestes, le regard…
Regardez cette vidéo qui montre que Mme Le Pen a volé un texte à Mr Fillon.

Soit. Le texte est le même. Mais les rythmes sont aussi les mêmes : tous les mots tombent en même temps, malgré les différences de lieu, de public et d’énergie naturelle entre les deux orateurs. Deux comédiens dans un même rôle…

La rhétorique, en résumé, ce sont 3 ingrédients ensemble, et en grec : logos, ethos, pathos (non, pas Aramis). Ethos, c’est pour inspirer confiance et respect. Logos, c’est pour le raisonnement qui claque. Pathos, c’est pour l’émotion forte.
Et pourquoi en grec ? Parce que c’est Aristote qui les a décrits le 1er, il y a 2300 ans, dans un livre intitulé… La Rhétorique. Tiens donc. Et quelques années plus tôt, Socrate s’engueulait déjà avec un certain Gorgias sur les bienfaits et méfaits de ladite rhétorique.

Voilà plus de 2500 ans que les mecs s’entraînent. Ah, je comprends mieux pourquoi ils sont au point ! Et comment ils s’y prennent pour qu’on les croie toujours. Ce que je ne comprends toujours pas, c’est comment on fait, nous, pour les croire encore…


Dans le prochain épisode…
Pour fêter les vacances de Noël, je répondrai à une autre de mes questions de départ : pourquoi il n’y a (presque) pas de cours d’économie à l’école ?


Références

(1) Cours de Belles Lettres (1840) suivi de Précis de Rhétorique (1835), par Emmanuel Bousson de Mairet.

(2) Sauf mention contraire, les citations sont issues des textes de Bousson de Mairet

(3) C’était un membre du Front National dans une interview radio, mais je n’ai pas noté la référence exacte. Erreur de débutant…

(4) http://doczz.fr/doc/5390321/plan-de-cours

(5) https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-politique/l-edito-politique-28-novembre-2016

(6) https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-eco/l-edito-eco-28-novembre-2016

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