En avoir, ou pas ?

Dès mon premier article, je vous disais mon étonnement face à l’absence de cours d’économie ou de sociologie à l’école obligatoire ; entre le primaire et la 3ème, en gros. Pourquoi ? Oui, pourquoi un tel vide parmi tout-ce-qu’un-enfant-de-la-République-doit-savoir-de-ladite-République-avant-d’être-lâché-dans-la-nature ? Et bien, j’ai cherché.

Et je commence par nuancer le vide : il y a déjà des sciences humaines et sociales (SHS) à l’école. Il y a de l’histoire, de la géographie, un « enseignement moral et civique »… Soit. Mais le reste ? L’économie, par exemple ?
Explorons ensemble (youpi) les travaux d’Elisabeth Chatel, spécialiste de l’enseignement de cette discipline – vous avez les références en bas. On y apprend que l’économie a été enseignée une première fois dans certaines filières de lycée entre 1867 et 1891. Une économie très concrète : le lycée au 19ème c’était pour les riches, et les cours d’éco fournissaient un kit de survie pour reprendre les affaires de papa ou du pays. Mais à la fin du siècle, on réforme les programmes, et zou ! Aux zoubliettes, l’économie. On est en plein boom industriel, alors bourrer les cerveaux de physique et de chimie, oui c’est bon pour le pays, mais l’économie, hein ? Discipline trop jeune pour peser sur le monde éducatif, personne ne se bat pour elle.

Jusqu’aux années 1960. L’école devient obligatoire jusqu’à 16 ans au lieu de 14, et on décharge les enfants du baby-boom à coups de semi-remorques aux portes des écoles. Ca en fait, des gosses en plus à éduquer ! Alors on repense le système, on crée le collège qui enseigne tout-ce-qu’un-enfant-de-la-République-doit-savoir… etc. Mais toujours pas d’économie là-dedans.
C’est au lycée que ça va changer. Dans les années 60, les SHS ont enfin creusé leur nid à l’université, puis dans le monde de l’éducation. On veut former des esprits adaptés à la société moderne, plus ouverte, internationale, dirigée par des questions socio-économiques un peu plus compliquées qu’un théorème de Pythagore. Surtout alors qu’on est en pleine guerre (froide) entre capitalistes et communistes. Et puis ces pelletées de jeunes qui sortent du collège, il faut leur donner encore plus de chances de faire des études supérieures ! Tout ça conduit à la création, en 1966, d’un nouveau bac : le bac B (économique et social), qui s’introduit entre le bac A (Littéraire) et les ex-bacs scientifiques B & C qui deviennent C & D. Faites un schéma, si vous êtes paumé.

Bon, attention : ça ne s’est pas fait en douceur. Il a fallu convaincre Pompidou, alors Premier Ministre, qui n’aimait pas trop cette multiplication des filières. Convaincre les profs de philo, alors les seuls à avoir un permis de cours sur les sujets socio-économiques. Et enlever son exclusivité à un prof, c’est enlever à un tigre affamé son restant de gigot. Colère ! Manifs ! Pétitions ! Et puis il a fallu trouver des profs d’économie, aussi. Et ça, à l’époque, on en trouvait aussi facilement que des tigres dans un resto végétarien.
Même une fois tout ça réglé, restait encore une question : on leur enseigne quoi, aux petits ? Et là… Techniquement, on appelle ça une « belle source d’engueulade, et pas que pour les repas de famille ». Rien qu’en biologie, par exemple, c’est pas simple : comment on raconte la théorie de l’évolution à des élèves nourris à la Bible et au Coran ? Et en histoire : comment on explique la colonisation à une classe remplie de toutes les couleurs du monde ? Hein ? Dites ?
Et bien, en socio-économie, c’est pire. Les sujets sont quotidiens. Et politiques. Ce sont des matières dangereuses, explosives. Ca aide à comprendre le monde mais aussi à agir dessus. Alors on leur dit quoi, aux gosses ? Qu’il faut privatiser l’école et Pôle Emploi, ou qu’il faut nationaliser les banques et brûler les PDG ? Et les règles sociales, on leur dit de gentiment y obéir sans moufter, ou de tout foutre en l’air et plus vite que ça, mais qu’est-ce que vous restez là, assis comme des veaux ?
Bizarrement, le monde de l’entreprise, plutôt à droite (si si, quand même), se plaint souvent de l’image de l’entreprise que les profs, plutôt à gauche (si si, quand même), donnent aux p’tits n’enfants…

Mais l’école avance. Lentement, mais elle avance. Après le bac B de 1966, depuis 2010 les élèves de seconde ont une option obligatoire (ça manquait d’oxymores, cet article) en économie. Encore un progrès. Et puisque notre monde est toujours plus ouvert, plus international, plus compliqué, peut-être qu’une prochaine réforme de l’école (ça manquait de pléonasmes, cet article) finira par faire entrer l’économie au collège ?
Qui sait… En dernier recours ce sera un choix politique « d’en haut ». Mais ce que j’ai appris au cours de cette exploration, c’est qu’un choix politique « d’en haut » peut être encouragé par les idées « d’en bas ». Il suffit d’être assez nombreux. Ou influents. Ou les deux.

 


Dans le prochain épisode : et bien je ne sais pas. Pour le moment, c’est repos jusqu’en janvier.


Références

Quelques travaux d’Elisabeth Chatel, maître de conférences honoraire et chercheuse rattachée à l’IDHEs ENS Cachan :

1. L’enseignement sociologique au lycée : entre problèmes sociaux et sociologie savante (Education et Sociétés n°9, 2002)

2. Economics as a social science in french lycées : a programme shaped by the evolution of a school discipline (Journal of Social Sciences Education, mai 2010)

3. La diversification des contenus enseignés dans le secondaire français aux 19ème et 20ème siècles : le cas de l’introduction d’un enseignement de l’économie (Colloque « didactiques et sociologie du curriculum », HEP Lausanne, 2013)

4. Pour une histoire et une sociologie de l’enseignement de l’économie (Education et Sociétés n°35, 2015)

5. Genèse d’un enseignement de l’économie intégré aux sciences sociales dans l’enseignement secondaire français entre 1964 et 1966 (Education et Sociétés n°35, 2015)

2 commentaires à propos de “En avoir, ou pas ?”

  1. Il me semble bien qu’on avait déjà des cours d’économie obligatoires en seconde à mon époque… Dans les années 19…qq chose.

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