En trop ou en trou

Ce lundi 8 janvier, je canapais mollement devant L’Info du Vrai sur Canal+, jusqu’à ce moment où, sur le plateau, ils se sont horrifiés – j’ai même vu des poils hérissés, vers 19h06 – parce que la France achète pour 50 milliards de trucs à la Chine, alors qu’elle ne lui vend que pour 20 milliards. D’où une « balance commerciale » pas bonne du tout, avec un trou « abyssal » de 30 milliards !

Et je me suis dit : merde, ils en sont encore là ? A l’époque de Louis XIV ? Ah oui, parce que je vous ai pas dit : ça remonte à loin, cette panique des balances commerciales.

Dans les années 1600 quelque chose (Louis XIV donc), les grands pays d’Europe sont la France, l’Angleterre, le Portugal, l’Espagne et la Hollande. Et ils se mettent tous sur la gueule, sur terre, sur mer, et ils l’auraient fait dans les airs s’ils avaient pu inventer le bombardier furtif.
Parmi les sources de conflit : les tonnes d’or et d’argent extraites depuis un siècle en Amérique Centrale-et-du-sud, et qui vous aguichent un royaume en moins de temps qu’il n’en faut à Macron pour supprimer l’ISF de ses petits amis. Mot d’ordre général : tout pour moi, rien pour les autres ! Que ça déborde ! A s’en faire péter les jointures des coffres !

Pour amasser des lingots, il suffit d’en faire rentrer beaucoup, et sortir peu. Simple. Là, à chacun sa méthode. Les Espagnols et les Portugais ont juste à se tourner les pouces : les mines sont à eux, donc ça rentre tout seul. En Angleterre on choisit l’import-export et on invente des règles, taxes, primes et autres monopoles pour acheter peu (et pas cher) aux autres, mais leur vendre beaucoup (et cher).
En France aussi, ce bon vieux Colbert, Ministre des Finances de ce bon vieux Louis XIV, prend des mesures pour protéger l’économie nationale. Il crée par exemple de grandes entreprises publiques qui, savamment fouettées, devraient fabriquer bien et pas cher.

En résumé : vendre beaucoup, acheter peu, et ça avec chaque pays. Point. Ca s’appelait le mercantilisme, pour ceux qui aiment les mots précis. Et c’était un peu con.
D’une part, on s’en fout un peu de perdre 10 millions contre l’Angleterre si on en gagne 30 contre la Hollande. Et puis, pour s’enrichir il n’y a pas que l’import-export dans la vie. Et surtout, toutes ces règles, au final ça enrichit les commerçants mais pas la nation.

Et voilà qu’au début du 18ème siècle (à 3 semaines près), un vent de liberté souffle sur l’Europe. L’esprit des Lumières, ça vous parle ? Laissez-nous penser ce qu’on pense ! Croire ce qu’on croit ! Et vendre ce qu’on vend, aussi. Tiens. A y être. Et oui mes enfants : le libéralisme économique, il vient aussi de là…

Vers 1750, les Français inventent donc une nouvelle technique – peut-être la seule fois où des Français ont inventé un truc important en économie, d’ailleurs. L’idée est simple : on prend le mercantilisme, et on le retourne. Mais complètement ! On dit que pour s’enrichir, l’Etat doit :
– Mettre l’or et l’argent en circulation au lieu de le garder dans les coffres
– Laisser les choses suivre les règles de la nature (pleines d’harmonie) et pas celles de l’Etat (pleines de bêtises)
Libérer le marché plutôt que l’enfermer

On a appelé ces nouveaux intellos les Physiocrates. En grec, « gouvernement par la nature », pour ceux qui aiment les mots anciens. Parce qu’ils croyaient – je viens de le dire – en la force des lois naturelles, et ils croyaient aussi que toute la richesse venait de la nature. De la sueur des paysans. De la terre, tout de la terre, rien que de la terre, levez la pioche droite et dites « je le jure ».
D’après les Physiocrates, même celui qui transforme la laine en pull n’ajoute aucune valeur au mouton. Un peu extrême, non ? Et donc un peu à côté de la plaque. En un mot : Français.

Mais on a quand même tenté le coup. On était alors sous Louis XVI (enfin, façon de parler), et son Ministre des Finances, Turgot, a décidé de libérer l’agriculture. Hop ! Suppression des taxes sur le transport des céréales dans tout le pays ! Baisse des impôts pour ces bons paysans ! Et vous, Messieurs de la Cour, non seulement vous allez gagner moins, mais vous allez aussi vous calmer sur le champagne, la poudre et le caviar !

Bizarrement, ces Messieurs ont un peu râlé. Et Turgot a été viré au bout de 2 ans, pour avoir tenté une des premières politiques libérales au monde, qui consistait alors à soutenir… les plus pauvres. Et rien que ça, je trouve que c’est intéressant à rappeler.

Donc, le libéralisme et le mercantilisme étaient, à l’époque, deux théories complètement opposées. Aujourd’hui, on dit que le libéralisme a gagné, mais le vieux mercantilisme n’est pas mort. La preuve, nos poils qui frétillent dès qu’on perd 30 milliards face à la Chine. Pourquoi ?
Bon, d’accord, parce qu’il vaut toujours mieux avoir 30 milliards en trop qu’en trou. Et aussi, peut-être, parce que l’économie moderne est un mélange des deux pratiques. Comme si on avait pris le beurre et l’argent du beurre. Pour gagner à tous les coups.

Ce qui serait bête, c’est que ça ne fasse encore gagner que ceux qui ont des trucs à vendre, aux dépends de l’Etat et du peuple.


Dans le prochain épisode : je me demanderai si ça vaut le coup de punir les dictateurs…


Une réponse à “En trop ou en trou”

  1. Un autre détail à rappeler quand le jeu était d’accumuler de l’or. Comme tu le dis si bien, le loisir préféré de l’époque se jouait avec des petites balles en plomb. Ou des grosses. Et l’or se transforme très bien en plomb. En bipèdes pour aller les mettre là où c’est censé être utile, aussi.
    Donc or dans les caisses = puissance de la nation que si t’es pas d’accord tu vas pas rester longtemps en état (Ha ha) de me le répéter !

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