La vie d’Adolf

L’arrivée d’un Trump sur le trône, le FN au 2ème tour, le retour de l’extrême droite au Parlement d’Allemagne… Chaque fois on tombe des nues : mais qu’est-ce qui nous prend ? Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Hein ? Où est l’erreur ? Je me le suis demandé aussi. Et puis, j’ai lu l’histoire d’un type encore plus dingue que Trump : Adolf. Hitler lui-même (1). Et je crois avoir compris un truc : en fait, il n’y a pas d’erreur. Ces événements ne sont ni des bugs de l’histoire, ni les œuvres des psychotiques solitaires, ni des sales blagues d’électeurs.

Bien sûr, ça se discute pour Donald mais pour Adolf on est sûrs : c’était un grand malade. Tout petit déjà. Explosif, colérique, rempli de haine, qu’il déverse en flots de paroles, pendant des heures, sur tous les sujets. Avec un énorme complexe de supériorité. Il sait tout, sur tout, mieux que tout le monde. Tenez : regardez cette photo de classe (2).

 

Où est Adolf ? Tout en haut bien sûr. Et déjà ce regard du mec qui mouille son slip en arrachant les pattes des sauterelles.

Hyper susceptible, sans aucun humour, Adolf n’agit que par pulsion. Et en noir ou blanc. Tout, ou rien. Le mot « compromis », il ne sait même pas comment ça s’écrit. En 1921 par exemple, il a 32 ans et il est déjà chef du parti nazi. Un jour, on ne veut pas faire comme il veut. Zou, il démissionne. Et comme on ne peut pas se passer de lui, on le rappelle. Autre exemple : en janvier 1933, il refusera obstinément d’être Ministre. Chancelier ou rien ! Au risque de tout perdre. Mais il gagne encore.

On le fait Chancelier, poste où il sera franchement nul. Etre de pulsion, il ne sait gérer ni son Parti ni l’Allemagne, qu’il laisse à ses sous-fifres. Lui, il rêve, ordonne, cogne et hurle. Ca par contre, il le fait bien, le bougre. Peut-être son seul talent, mais quel talent ! Il soulève l’enthousiasme et les masses, par ses flots hurlés de phrases violentes et gesticulantes, délirantes… Un fou, vous dis-je. Un psychotique, un vrai. Un cas d’école, qu’on aurait du empailler.

Bon. Mais tous les psychotiques ne déclenchent pas des guerres mondiales et des génocides. Lui, si.
Parce que lui, il a rencontré un contexte, des gens, et le hasard.

Le contexte, ce sont les communistes qui, au début du 20ème siècle, foutaient la trouille à tout l’Occident. Et comme rempart contre les cocos, les nazis y’avait pas mieux. Qu’on se disait. A Berlin comme à Paris, Londres et Washington.

C’est aussi une Allemagne encore jeune, née en 1871, et qui se cherche des héros, une histoire, un territoire, une place dans le monde, quoi, merde, j’existe ! Hitler s’y engouffre. Le héros ce sera lui. Make Germany Great (Again).

C’est aussi la dérouillée prise en 1918 : l’Allemagne a capitulé sans être vaincue, fusillée en plein vol. Puis humiliée de punitions. « Honte à nos dirigeants démocrates, mous comme leurs cravates ! La démocratie nous a trahis. La démocratie est notre ennemie. Remplaçons la cravate par la cravache. »

Le contexte c’est aussi la crise, terreau sur lequel les extrémistes germent toujours. Et la crise, l’Allemagne y baigne pendant 20 ans : une guerre de 1914 à 1918 ; un chaos économique et politique avec guerre civile de 19 à 25 ; le temps de relever le nez, et bim ! En 29, Wall Street s’effondre, et avec elle Berlin, qui ne survit que grâce aux prêts de dollars washingtoniens (je me fous de savoir si le mot existe).

La peur, le nationalisme, la haine des élites et une crise. Tapis rouge pour un Hitler…

Qui n’a pas rencontré qu’un contexte, mais aussi des gens.
Les ultranationalistes Allemands, dès 1908 à Vienne, où on parle déjà de la Grande Allemagne, de conquêtes héroïques et d’exterminer le Juif.
Pendant la Guerre, il trouve auprès de ses camarades soldats une vraie famille, un sens à sa vie, et la conviction de la valeur du combat.
Il vénère Mussolini, qui fascise l’Italie dès 1922 : s’il y est arrivé, pourquoi pas moi ?
Il est soutenu par les grands hommes d’Allemagne, industriels, aristocrates et politiques. Parce que les Puissants sont toujours à droite. Et ils détestent la démocratie. En 1920 comme aujourd’hui. Alors les nazis, ça leur allait très bien. Sur le papier. Ce qu’ils n’ont pas prévu, c’est que le papier, Hitler, il s’essuierait avec.

Et puis Adolf a rencontré des partisans, des militants, des fanatiques, par dizaines et par milliers. Des Goebbels et des Göring et des-gueulasses, à la pelle. Et bien sûr, il a rencontré des électeurs. N’oublions pas qu’il prend le pouvoir « à la loyale », parce que son parti a gagné les élections ! Et tout le monde a voté nazi : ouvriers, paysans, classes moyennes, bourgeois et aristos.

Non, vraiment, Hitler n’est pas arrivé par hasard. Enfin, pas que. Les dés ont aussi joué leur rôle.

Imaginez… En 1919, son chef à l’armée envoie Hitler infiltrer une réunion d’un petit parti d’extrême droite. Comme ça, pour voir. Adolf ne peut pas s’empêcher de l’ouvrir, et il se fait repérer. Sa grande gueule séduit. Il prend sa carte au parti, qui en moins de 2 ans deviendra le sien. Imaginez ? Si son chef l’avait envoyé nettoyer la salle de bains, à la place ?

Imaginez… Les nazis tentent un putsch en 1923. La police leur tire dessus, à balles réelles, dont une passe à quelques centimètres d’Adolf. Et si elle était passée un poil à côté ? Hein ? A quoi ça tient ?

Imaginez… Et si par hasard il avait été accepté à l’école des Beaux Arts de Vienne, en 1908 ? Et qu’il était devenu peintre ou architecte ? Il y a même un écrivain qui en a fait toute une histoire (3).

Le travail minutieux de l’historien Ian Kershaw donne un verdict sans appel (1) : il a fallu un sacré paquet de circonstances pour qu’un psychotique, orateur d’exception, devienne génocideur et guerre-mondialier. Hitler n’a pas été une erreur. Hitler a été un fait. Un fait effroyable, mais un fait. Et une telle rencontre entre un dingue, un contexte, des gens et du hasard, c’est arrivé avant lui, et après lui, et ça arrivera encore. Il y en a, des Trump et des bien pire encore, en ce moment même.

Mais faut pas désespérer ! Maintenant que je sais que ce n’est pas un bug, que ça s’explique, et que ça dépend en grande partie de nous, puisque au final c’est nous qui votons… Et bien ça me donne de l’espoir. En nous. Un peu.

Références
(1) Hitler, Tome 1 (1889-1936) – Ian Kershaw, Flammarion, 1999
(2) Source : Hitler at School 1899 – Wikimedia Commons
(3) La Part de l’Autre – Eric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, 2001


Dans le prochain épisode : comment, en cherchant une solution, on crée (toujours ?) des problèmes.

2 commentaires à propos de “La vie d’Adolf”

  1. Ton analyse est très intéressante. L’arrivée d’Hitler au pouvoir me pose régulièrement question, et ça me fait un peu peur : ça peut arriver de nouveau, et quand on s’en rendra compte, ce sera peut-être trop tard. Malgré sa connaissance de l’Histoire, l’Homme est capable de refaire une même erreur. Il s’y glisse doucement, et pour peu que, comme tu dis, le contexte, le hasard et quelques personnes bien placées s’y mettent, on se retrouve dedans. J’ai lu « La part de l’autre » auquel tu fais référence, c’est édifiant sur la nature humaine.

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