Si c’est ça l’énergie verte, je plains la chlorophylle

Dans les années 90, on trouvait déjà que le pétrole était une saloperie, et on avait déjà la solution pour rouler propre. Des ministres à cheveux courts aux écolos à cheveux longs (l’échelle sociale est-elle à contre-courant de celle des poils ?), tout le monde vendait alors les biocarburants : diester à base d’huile, bioéthanol pompé dans la canne à sucre, ayé les gars, les meufs, on est tout propres !

Et quelques années plus tard : « ah mais… ‘tendez… euh… l’huile, en fait, ça vient des plantes ? Et la canne à sucre, c’en est une aussi ? Tudieu ! Ca veut dire que les biocarburants, ça vole des terres qui pourraient nourrir les gens ? Et ça épile encore plus l’Amazonie à la brésilienne ? Ah, mais on n’y avait pas pensé ! Bon. Et ben… Comment on dit, déjà ? Désolés ? On s’est plantés ? Lol ! Plantés, comme de la canne à… Pardon ? C’est pas drôle. Ah oui. Pardon. »

Voyez le truc ? Un problème, ça demande une solution, mais la solution appelle de nouveaux problèmes. Et aujourd’hui, rebelote. Le pétrole est toujours dégueulasse, le gaz fait toujours péter (au moins des guerres), mais on a un nouveau miracle : la transition énergétique. De l’éolien, des panneaux solaires, des bagnoles électriques, le tout optimisé au numérique. Ayé les gars, les meufs, cette fois c’est bon on est vraiment propres !

Alors, vous allez dire que je chipote, mais depuis le début je me dis : la bagnole électrique d’accord, mais si l’électricité vient du nucléaire ou des centrales à charbon, à quoi ça sert, sinon déplacer la pollution de-là-à-de-là ? Le numérique d’accord, mais si ça passe par des énormes centres de traitement qui consomment autant qu’une ville ? Les panneaux solaires d’accord, mais si la fabrication de leurs semi-conducteurs salit des millions de litres d’eau pure ?

Et puis ces panneaux, comme tous les machins high-tech de notre économie moderne, contiennent ce qu’on appelle des « métaux rares », sous prétexte que ce sont des métaux et qu’ils sont rares. Et c’est en partie à cause d’eux que nos technologies prétendues vertes sont en réalité, elles aussi, absolument dégueulasses.

Je le sentais, tout ça. Et le livre de Guillaume Pitron, La Guerre des Métaux Rares (1), paru en début d’année, me l’a confirmé.

Il existe une grosse vingtaine de ces métaux rares (cobalt, gallium, tungstène…), et une autre vingtaine de terres rares (néodyme, terbium, scandium…). Ils servent à fabriquer une énorme diversité d’objets, des voitures aux satellites en passant par le smartphone et la brosse à dents électrique. Notre société de la transition énergétique et numérique en est donc totalement dépendante.

Le problème, c’est qu’ils sont très, mais vraiment très rares. Noyés au milieu d’autres métaux (le fer ou le cuivre par exemple), eux-mêmes noyés dans des tonnes de roche. Du coup, pour en récupérer ne serait-ce que dix grammes, tiens ! Guillaume Pitron compare l’opération à celle d’un boulanger qui voudrait récupérer son sel à partir d’une baguette de pain. C’est corsé.

Et « corsé », dans l’industrie minière, ça veut dire concasser une montagne ou creuser de quoi vider un lac, plonger les cailloux dans des milliers de litres de produits toxiques, puis rincer avec tellement d’eau qu’il faut en détourner des fleuves, et balancer le caca dans la nature puisque personne ne regarde, sauf quelques râleurs de toutes façons négligeables : pendant qu’ils râlent depuis Paris et San Francisco, on peut creuser peinards le Congo, la Mongolie, le Brésil ou la Chine.

La Chine… Le saviez-vous ? Elle est le fournisseur quasi exclusif en terres rares pour toute l’humanité ! Si on veut de l’ytterbium ou du néodyme, pour nos aciers inox ou nos moteurs électriques, on ne peut en acheter qu’à elle. Quand on connaît le poids du Moyen-Orient sur le pétrole et le gaz, alors qu’ils n’ont qu’une partie des réserves… Imaginez la Chine avec toutes les réserves ? Imaginez comme elle en profite pour nous faire chanter ? Ah ça, on chante. J’ai même ouï du Céline Dion, une fois.

Alors attention : je ne dis pas qu’il faut garder nos vieilles énergies sales. Je dis juste (et G. Pitron le dit encore mieux) que face à un mur, il faut éviter de garder la tête baissée, faire un grand virage, et foncer droit dans le mur d’à côté. On peut aussi chercher le piège derrière le miracle, le dégueulasse derrière le tout joli tout brillant. Parce qu’il y a toujours du dégueulasse. Derrière.

La voiture, au début, c’était chouette : silencieuse et propre, on disait. Comparée aux chevaux, bruyants de sabots et collants de crottin.
Le pétrole, au début, c’était chouette : on pouvait allumer des lampes sans arracher leur gras aux baleines.
Même les sacs en coton, on dit que c’est chouette. Et bim. C’est aussi végétal que du bioéthanol. Donc aussi pire que le plastique… (2)

Bon. Il y a quand même deux bonnes nouvelles.
1) On peut y faire quelque chose. Nous. Chacun. En arrêtant de foncer sur tout ce qui brille, comme des taureaux d’arène qui ne voient pas l’épée sous la cape. On le sait, nous, qu’il y a une épée ! Alors ! Hein ?
2) Parait qu’on s’en sortira toujours. Un problème, une solution, d’autres problèmes… mais on repart. Un jour, les Ministres et les écolos viendront avouer que la transition énergétique en fait c’était tout pourri, on est désolés, mais attendez ! On a un nouveau truc génial ! Z’avez vu ça ? Regardez, comme ça brille…

Bon, d’accord. C’est peut-être la première, la seule bonne nouvelle.

Références
(1) La Guerre des Métaux Rares, la face cachée de la transition énergétique – Guillaume Pitron, Ed. Les Liens Qui Libèrent, 2018.
(2) https://www.spectator.co.uk/2018/01/revealed-the-truth-about-plastic/


Dans le prochain épisode : je lis mon premier article scientifique d’économie, et vous saurez tout sur le « biais domestique ».

2 commentaires à propos de “Si c’est ça l’énergie verte, je plains la chlorophylle”

  1. Très bon article!

    On a des actions à notre niveau mais c’est principalement au niveau industriel que ça coince (qui a dit comme d’hab?)

    J’ai entendu dire que les 20 plus gros cargos polluaient autant que les voitures du monde entier réunis…

    De plus même si on injecte de l’électricité issue du nucléaire on y sera gagnant car en général les comparaisons électricité / carburant ne prennent pas en compte la pollution générée par l’extraction et l’acheminement des carburants

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