Moins tu peux payer, plus tu payes

Quand j’ai besoin d’argent, mais que je ne l’ai pas, je l’emprunte. En général à une banque. Elle me prête, je la rembourse, et tout le monde espère y gagner : moi, gagner un canapé, une petite entreprise ou un château en Espagne. Et la banque, gagner à la fin plus d’argent qu’elle en a sorti, grâce aux fameux intérêts.

La banque est ici un investisseur, c’est-à-dire qu’elle risque son argent dans l’espoir d’en gagner. Je peux aussi en être un, d’ailleurs, si j’utilise mes sous dans une opération qui m’en fera peut-être gagner un peu plus. Si je les utilise juste pour acheter un canapé, ça compte pas. Techniquement, on appelle ça de l’argent foutu en l’air.

En soi, ce système n’est ni bon ni mauvais. Les humains avancent grâce à lui depuis des millénaires. Je t’emprunte, tu me prêtes, et roule ma poule. Alors bien sûr, il y en a eu, il y en a, il y en aura qui trichent. Toujours. Ah ça, dès qu’il s’agit de pognon, la poudre aux yeux on sait faire… Je peux faire croire à ma banque que je suis assez riche pour la rembourser, et l’arnaquer de dix mille balles. Elle peut me faire croire que je suis trop pauvre pour emprunter, et m’arnaquer de 15%. Mais là n’est pas le sujet du jour.

Le sujet c’est que tout investisseur, la banque comme moi, court forcément un risque. Celui de ne pas pouvoir rembourser (moi) et donc d’être remboursée (elle). Prenez un stylo et notez-le bien, ça. Souligné en rouge. En économie, une notion fondamentale, centrale, primordiale (non, pas Emmental) est celle de risque. Et son revers de médaille : l’espoir. Parce qu’on ne risque jamais pour rien. Qui oserait sauter en parachute, s’il n’y avait pas le shoot d’adrénaline ?

Avec l’argent, pareil : le risque de perdre doit être compensé par l’espoir de gagner. Et donc ! Là aussi, soulignez : par voie de conséquence et réciproquement, plus le risque est grand, plus l’espoir doit aussi être grand. Non ? Ben si.

Imaginez votre bon pote, bien connu pour ramer dans la vie, qui vous demande 5000 €. Et vous savez qu’il en gagne à peu près 1000 par mois. Bon… Si vous l’aimez beaucoup, ou si vous avez un million de côté, vous signez les yeux fermés. Au risque de signer à côté de la feuille, mais tant pis. Si par contre vous êtes méfiant (ou pauvre vous aussi), vous lui répondez : « houlà ! ».

Et ça enchaîne :
Lui – Mais je te les rendrai !
Vous – Oui, mais houlà quand même.
Lui – Et si je t’en rends 5500 ? Hein ? 10% d’intérêts !
Vous (après 2 secondes) – Non non non, j’ai dit : houlà.
Lui – Et si je te dis 8000 € ? 60% d’intérêts ! Hein ? Kestendi ?
Vous – Ah mais tu m’emmerdes ! (5 secondes) Attends, t’as dit 8000 ? (5 secondes) Bon… OK, mais alors signe là. Là ! Non, là ! Ouvre les yeux, tu signes la table !

Vous connaissez le proverbe : on ne prête qu’aux riches. Un millionnaire veut 50 000 € ? Mais avec joie, mon bon monsieur, et 2% d’intérêts pour les frais et êt’ poli. Mais risquer 5000 balles sur un pauvre, alors là, non. Mes sous dans un panier percé, merci bien. Ou alors, va falloir qu’il raque ! Sévèrement ! Selon le principe que vous avez souligné tout à l’heure : plus le risque est grand, plus le gain doit l’être aussi.

Voilà pourquoi les pauvres payent leurs emprunts plus cher que les riches. Voilà pourquoi ce 2ème adage : le crédit, c’est « moins tu peux payer, plus tu payes » (© M. Colucci).

Vous me direz qu’il y a une faille dans le système, et vous aurez raison. Il y a une faille, un hic, un hic que dis-je, c’est une péninsule ! Si mon pote-qui-rame a déjà du mal à rembourser 5000 €, que dire de 8000 ? N’est-ce pas à la fois sa ruine et la mienne, qu’il vient de signer ? Appelez ça un cercle vicieux, un jeu dangereux, un couillon de pauvre ou un salaud de banquier, je ne suis pas là pour juger.

Je dis juste que celui qui prend un gros risque a le droit d’espérer en retour de gros bénéfices. Le problème, c’est qu’en demandant encore plus, oui il compense son risque, mais il l’augmente en même temps.

Vous y êtes ? Bon. Alors, situation suivante.

Cette fois, ce n’est pas mon pote qui a besoin d’argent, mais la France. On passe au pays tout entier. La France va, elle aussi, demander cet argent à des investisseurs. Par exemple, elle peut lancer – en espérant que quelqu’un les attrape – des obligations. Vous connaissez ? Au moins le mot ? Moi, pareil. Le mot, mais pas plus.

Jusqu’à ce jour où j’ai tenté l’aventure (grand fou) de lire un article d’économie, un vrai, tout chaud sorti du labo (1). Un article qui parle d’emprunts, d’obligations, et de ce phénomène étrange que nous connaissons tous : le biais domestique.

Mais ça, je vous en parlerai dans quelques jours. On a déjà bien bossé pour aujourd’hui.


Référence :
(1) Camille Cornand, Pauline Gandré & Céline Gimet : Increase in home bias in the Eurozone debt crisis : the role of domestic shocks. Economic Modelling (2016), pp. 445-469.

5 commentaires à propos de “Moins tu peux payer, plus tu payes”

  1. Rétroliens : Quand les marins quittent le navire – Comme une quille dans un jeu de chiens

  2. Si un État décide de ne plus rembourser ses emprunts, c’est lui qui prend des risques, qu’on ne lui prête plus ensuite. Mais comme il ne sera plus endetté, il repart à zéro en faisant renaître une économie saine, sans remboursement. S’il lui faut des sous, il lève des impôts et surtout gère en bon père de famille.
    Et il dit merde aux marchés financiers qui eux, ne vivront pas sans les emprunteurs…

  3. Un état qui a besoin.d argent mais dont la situation économique n est pas bonne va payer plus d intérêts d emprunt qu un état prospère . Le risque vient que potentiellement ce pays ne paiera pas une partie de sa dette vu que des instances internationales peuvent ratifier la suppression de tout ou partie de cette dette.

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