Quand les marins quittent le navire


Résumé de l’épisode précédent
 : J’ai raconté comment on emprunte à nos banques, et pourquoi les pauvres payent plus que les riches. On passe maintenant à l’échelle d’un pays.


Imaginons que la France ait besoin d’un petit milliard. Comme ça, en attendant la paye. Cet argent qu’elle n’a pas, elle va l’emprunter. Par exemple en mettant sur le marché des obligations : des tickets de 100 €, 1000 €, et plus si affinités. Et allez messieurs dames, qui en veut de mes tickets ? Ils sont à 5%, vous achetez 10 000 on vous rend 10 500 ! Allez allez, ils sont frais mes tickets !

Si j’ai envie de prêter à mon pays, en lui achetant des obligations, je les trouverai à la banque. Ce sont elles, le plus souvent, qui achètent les obligations toutes neuves, puis les revendent d’occasion. A des résidents du pays (les Français prêtent à la France, les Suédois à la Suède…) ou à des étrangers (les Saoudiens prêtent à la France, la France prête à la Grèce, la Grèce prête à confusion, etc.).

Pour faire simple, imaginons un lot d’obligations réparties à 50/50 entre résidents et étrangers. Sur un milliard prêté, 500 millions viennent des bas de laine français, les 500 autres de chaussettes étrangères.

Mais ! Si tout d’un coup ça sent le roussi, que l’économie de la France, ou juste l’idée qu’on en a, se dégrade un petit peu, tout le monde se met à avoir peur. Peur de ne pas revoir l’argent qu’il a prêté. Et on observe alors deux phénomènes rigolos.

Le 1er, c’est que les taux d’intérêt des obligations se mettent à grimper. Si l’Etat proposait de gagner 5% au début, il doit maintenant promettre 8% pour qu’on veuille bien de ses tickets. Ça, relisez mon article précédent, c’est normal : à risque plus élevé, l’espoir de gain est aussi plus élevé.

Le 2ème phénomène amusant, je l’ai découvert dans un article d’économie tout chaud sorti des labos : c’est la hausse du fameux biais domestique (1). Mais si, vous connaissez ! Au moins le principe. C’est quand dans un couple madame reste à la maison et s’occupe de tout, pendant que monsieur n’en fout pas une sous prétexte qu’il bosse déjà comme un bagnard. C’est un biais domestique : un déséquilibre entre la part des obligations (ménagères) détenues par deux personnes, l’un vivant à la maison et l’autre dehors.

En économie, c’est pareil. Le biais domestique, c’est quand il y a plus d’obligations (financières, cette fois) entre les mains des résidents que des étrangers. Et en cas de crise, voilà le 2ème phénomène rigolo : ce biais augmente. On passe par exemple de 50/50 à 60/40 : sur un milliard prêté à la France, 600 millions viennent des Français, contre 400 de l’estranger.

Et vous allez me demander : mais pourquoi diantre il augmente, quand ça va mal, ce biais domestique ? Suivez le guide.

Déjà, on voit que « ça va mal » à plusieurs signes. Par exemple, les taux d’intérêt des obligations continuent de grimper (2). Un autre signe est quand le pays a trop de dettes par rapport à ce qu’il gagne, à ce qu’il produit comme richesse : le fameux PIB. Imaginez que vous avez 2000 € de dettes à rembourser chaque mois, mais que vous ne gagnez que 1500 ? Hein ? Et bien pour l’Etat, pareil. Une dette à 50% du PIB, c’est feu vert. A 120% c’est feu rouge. A 300% c’est le feu dans toutes les rues.

Le pays risque alors le défaut de paiement, c’est-à-dire l’arrêt de tous ses remboursements. Et ceux qui lui ont prêté perdent tout. C’est déjà arrivé. Alors ça fout la trouille.

Et tout le monde se barre ! Mais – et suivez bien, c’est là l’astuce – pas de la même façon. Les prêteurs étrangers partent encore plus vite que les résidents ! Et c’est là que le biais domestique augmente : il reste à la fin plus d’obligations aux mains des locaux que des pas-de-chez-nous.

Et vous allez me demander (vous êtes bien curieux) : mais pourquoi diantre, à la moindre alerte, les étrangers partent plus vite que nous ? Et bien sachez que ça s’explique.

  • Le résident se dit que si ça tourne mal, en habitant sur place il a une chance de revoir un jour son argent, contrairement au type qui vit sur le continent d’à côté.
  • La solidarité nationale, c’est pas fait pour les chiens. Sauvons le pays, mes frères !
  • Au pire, si on est Grec (par exemple) et que le pays s’écroule jusqu’à sortir de la zone euro, on ne perdra pas tout : nos obligations se paieront en drachmes, donc toujours dans notre monnaie quotidienne. Alors qu’un Allemand, son ticket qui passe de l’euro à la drachme, il en fera tout un drachme (3).
  • Le gouvernement, pour sauver la baraque, pousse les banques nationales à lui acheter des obligations.
  • Les banques nationales jouent toutes seules à acheter la dette de leur pays, appâtées par de gros taux d’intérêt qui leur font briller des dollars dans les coffres.

Bon, et pour terminer, LA question : c’est bien, ou pas ? Ce biais domestique qui grimpe ?
La réponse des économistes est celle de tout scientifique qui se respecte : ça se discute. Il y a pile et face.

Côté pile, le biais annonce que les investisseurs étrangers sont en train de hurler à la mort, ce qui n’est pas bon. D’abord, ils risquent de se froisser une corde vocale. Ensuite, ça ruine l’image du pays, de ses banques (si les gens apprennent que leurs coffres sont bourrés de dette risquée), donc ça peut ruiner le pays tout court.

Côté face, le biais stabilise. Avec une plus grande part de dette aux mains de ses habitants, un pays peut encore moins se permettre un défaut de paiement. Parce qu’un citoyen qui perd ses économies se transforme très vite en électeur pour l’opposition. Et puis, si l’Etat ne rembourse plus ses banques et ses concitoyens, c’est le cercle vicieux de l’économie qui chute, et la plongée vers l’enfer…

Les économistes essaient de comprendre – entre autres – ce bon vieux biais domestique, ses causes et ses conséquences, pour les Etats et pour nous. Et leur conclusion est sans appel : « On sait pas, faut voir, y’a du pour et du contre, et même que ça dépend des pays, alors… » Alors peuvent-ils donner des conseils au Ministre, avec ça ? Non, c’est trop peu. Et ils le savent. Quand on passe du labo à la vie réelle, il faut prendre autant de précautions qu’un couple de hérissons qui essaie de se reproduire.

Comme me l’a rappelé Pauline Gandré, une des auteures de l’article qui a inspiré le mien (1) : « l’économie est une science humaine qui se prend pour une science dure »…


(1) Camille Cornand, Pauline Gandré & Céline Gimet : Increase in home bias in the Eurozone debt crisis : the role of domestic shocks. Economic Modelling (2016), pp. 445-469.

(2) Et oui : comme l’économie est un gros cercle vicieux à elle toute seule, à l’aller des taux qui montent dégradent la situation, et au retour une situation dégradée fait aussi monter les taux. Youpi.

(3) Je sais. Désolé.


Dans le prochain épisode : je ne sais pas encore. Le mois de mai va être très occupé, rendez-vous sûrement en juin…

Une réponse à “Quand les marins quittent le navire”

  1. Juste pour te dire que je te lis chaque mois avec plaisir et que ce poste m’a fait bien rire (surtout le prête à confusion je dois dire)

    bises

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