Médias-tic

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il y a une expression qui revient souvent, dans les médias. Plus précisément une manière de raconter, un vrai tic de langage : le coup du « jamais vu ». Pour tout le monde, jamais c’est jamais. Vraiment pas une seule fois ! Mais dans les médias, non. Chez eux, un jamais a souvent déjà eu lieu. Parfois.

Après la chute de la banque Lehman Brothers en 2008, les bourses plongent. On annonce « du jamais vu depuis le 11 septembre 2001 ». Donc depuis 7 ans seulement, à l’époque. Sur France Inter (matinale du 6 octobre 2017), la croissance repart à 1,8% et c’est « du jamais vu depuis 2011 ». Sur France Info (journal de 9h, 15 août 2017), une coulée de boue en Sierra Leone est « une des plus meurtrières de ces 20 dernières années ». Même pas LA plus ; juste une des.

Dans le Courrier International du 21 décembre 2017, une vague de protestation en Iran est « inédite depuis 2009 ». Dans celui du 22 février 2018, le PIB du Portugal progresse de 2,7%, « du jamais vu depuis l’année 2000 ». Et encore sur France Inter (journal de 8h, 17 avril 2018), Macron va parler aux députés européens, « une première depuis son élection ».

Vous en voulez d’autres ? Je vous offre un record depuis 10 ans à la Bourse de Paris, dans Les Echos (1). Un record depuis 5 ans des discriminations contre les Juifs aux Pays-Bas, sur Jforum.fr (2). Des observateurs au Zimbabwe pour la première fois depuis 2002, dans La Libre, journal belge (3). L’OTAN qui s’entretient avec la Russie pour la première fois depuis l’affaire Salisbury, toujours dans La Libre (4). Et même que, pour la première fois depuis 10 ans, Popeye fait son grand retour, sur jeanmarcmorandini.com (5). Qui n’explique pas comment Popeye pourrait faire un retour pour la 2ème fois, mais bon, c’est Jean-Marc.

Il y a des variations stylistiques (un record depuis, du jamais vu depuis, une première depuis), mais c’est toujours énorme. Et toujours « depuis ». Mais depuis pas longtemps ! Je guette le moment où on annoncera que Machin s’est bien réveillé, pour la première fois depuis hier matin. Et où ça sera dans tous les médias, dit de la même façon.

Le journaliste Hervé Brusini, dans son livre Copie conforme (que je n’ai pas encore lu) cherche si vraiment les médias disent tous la même chose (6). Victoire Tuaillon, dans le court documentaire que voici (Arte Radio), explique pourquoi les journalistes ont tous la même voix.

Les mots eux-mêmes, sont les mêmes. Stéréotypés. A la mode, ridicules, et en plus, maintenant que je vous l’ai dit, vous allez les repérer partout, les records depuis ! Jusqu’à la prochaine mode, qui sera aussi ridicule.

Et dangereuse. Un peu. Parce qu’à force d’entendre des inédits et des premières, on ne fait plus le tri. On est accro au spectaculaire, point. Comme des moutons qui entendent crier au loup 20 fois par jour.

J’ai demandé le pourquoi d’une telle surenchère à Guillaume Carbou, un jeune chercheur en sciences de l’information et de la communication. Il m’a rappelé « le système de contraintes dans lesquelles sont plongés les journalistes et qui expliquent leurs différents effets rhétoriques : mise en récit, spectacularisation, euphémisation… ».

Quelles contraintes ? Celles qu’impose la double finalité du travail du journaliste, décrite par Patrick Charaudeau, spécialiste des médias : « une finalité éthique de transmission d’informations [et] une finalité commerciale de conquête du plus grand nombre de lecteurs ». (7)

Le problème, c’est que l’éthique et la conquête cohabitent aussi facilement qu’un policier et un manifestant CGT. D’autant que les médias se tirent une bourre saignante pour attirer les lecteurs, les auditeurs, les followers (oui, ça ne s’est pas vraiment arrangé avec Internet). Allez donc rester calmes, quand tout le monde mitraille autour ! Avec la pression économique sur le stylo. Comment prendre le temps de dire vrai, quand il faut se dépêcher d’être lu ?

D’où la surenchère jusqu’au ridicule, dans la production des infos, dont on est submergés (pourquoi vous regardez BFM, aussi ?), et dans leur mise en scène forcément dramatique, recordabracadabrantesque, même quand une mouche pète dans le bureau du ministre, une première depuis que la femme de ménage est passée. (8)

Journaliste est un métier, son langage est une technique, et une technique est formatée. Elle s’apprend dans les écoles et dans les rédactions. On apprend à choisir ses mots, à se les mariner avec amour, à entrer dans les cases. Qui font dire, par exemple, « bavure » à la place de « homicide » quand un policier tire dans le dos, mais « prise d’otage » à la place de « grève » quand la CGT est dans la rue (9). D’accord, c’est peut-être exagéré, mais peut-être pas beaucoup.

Les journalistes disent et écrivent, souvent comme ils peuvent, tiraillés entre des forces qui vous écartèlent jusqu’aux mieux intentionnés. Il suffit de le savoir ! Qu’ils sont (un peu) forcés de vendre du record, sinon ils perdent leur boulot.

Et puis dites. Ils parlent, mais il y en a qui les écoutent, non ? Patrick Charaudeau m’a bien mis le nez dedans, quand il parle du « citoyen qui a besoin de savoir et de comprendre pour s’insérer dans le débat public, mais en même temps un citoyen gourmand des drames du monde et aimant se laisser émouvoir. » (10)

Et pan. Alors déjà, éteignez-moi BFM, bordel. Et puis cessez de courir après les infos, tout le temps. De cliquer sur tous les records, les jamais vus et les premières depuis.
Même si… Je sais bien que c’est dur d’échapper à une mode. Regardez : j’ai commencé ce texte par un splendide « je ne sais pas si vous avez remarqué ». Comme 96% des vannes dans un spectacle de stand up.

Sacrebleu.


Références

(1) https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/0301691562523-nouveau-record-depuis-10-ans-pour-la-bourse-de-paris-2176817.php
(2) http://www.jforum.fr/chiffre-record-depuis-5-ans-des-discriminations-contre-les-juifs-aux-pays-bas.html
(3) https://afrique.lalibre.be/19681/des-observateurs-electoraux-de-lue-au-zimbabwe-pour-la-premiere-fois-depuis-2002/
(4) http://www.lalibre.be/actu/international/l-otan-va-s-entretenir-avec-la-russie-pour-la-premiere-fois-depuis-salisbury-5b0c5ed25532858b9262fa35
(5) http://www.jeanmarcmorandini.com/article-381393-pour-la-premiere-fois-depuis-10-ans-le-celebre-personnage-popeye-fait-son-grand-retour-exclusivement-sur-youtube.html
(6) http://www.seuil.com/ouvrage/copie-conforme-herve-brusini/9782020983082
(7) https://journals.openedition.org/semen/2793
(8) La petite note épicée : « un » ministre, mais « une » femme de ménage
(9) https://www.cairn.info/revue-mouvements-2010-1-page-45.htm
(10) https://journals.openedition.org/communication/3066


Dans le prochain épisode : J’en ai marre de ne pas comprendre si c’est bien ou pas quand l’euro grimpe face au dollar. Alors je cherche.

 

2 commentaires à propos de “Médias-tic”

  1. J’aime bien aussi le « égalité parfaite » chez les journalistes sportifs. Donner la même info partout ne doit pas empêcher de bien parler français et corriger les erreurs du langage. On a bien compris qu’on fait dire n’importe quoi aux journalistes qui sont comme des robots. Il m’arrive régulièrement de corriger par moi-même des erreurs de calculs, certains journalistes de sachant pas que 500 x 10 font 5 000 et non 50 000. Mais on leur a dit de dire ça alors….. La bonne info se trouve là où on ne peut pas aller la chercher mais que les journalistes aient un peut plus de recul dans leurs propos c’est le minimum qu’on leur demande.

  2. Merci pour ce super article. Bon, ce n’est pas une première, il faut que je mette mon petit grain… Normal, je voulais il y a une bonne quinzaine d’années, aller grossir les rangs des journalistes. Lors de mon DESS, on nous enseignait les pratiques d’il y a 15 ans (formation universitaire composée de pré-retraité) et vu l’âge du capitaine nous évoquions des pratiques que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître… Les lignes éditoriales des journaux étaient probablement plus diverses, le journalisme d’investigation plus en vogue et on ne se limitait pas à réécrire avec plus ou moins de panache les dépêches AFP… Oui, c’est là que tu dois penser, a y est, il nous fait le coup du « Ah, c’était mieux avant ». Hum, heureusement, Madame, Monsieur, l’élixir de jouvence existe en la matière de journaux qui ne cultivent ni l’urgence ni le politique, loin de BFM et de France Inter*, je profite pour en citer au moins un : XXI, magazine trimestriel de reportage en profondeur. Je précise ne pas toucher de royalties sur les abonnements, donc allez-y sans crainte et tant mieux si c’est une première ! Il y en plein d’autres dans le genre. Et oui, ce sont des médias payant (et cher… comme avant)… Finalement, c’est comme les denrées alimentaires, on peut consommer de l’industriel et favoriser cette chaîne, ou prendre du local, commerce équitable, bio, vegan, hallal et sans gluten (très important mais j’attendrais ton article sur le sujet pour en parler 😉 pour appuyer un autre modèle. Et des modèles économiques le journalisme en a usé, l’évènement des gratuits n’étant qu’une étape. Cependant, une chose est sûre, le gratuit ne peut prétendre à la même qualité d’information qu’une presse requérant davantage de travail et se vendant, par ricochet, à un coût plus élevé.
    Bref, le journalisme est mort vive le journalisme !
    Au plaisir toujours renouvelé de te lire,
    Gaël

    *FIP est devenue mon amie des matins sans langue de bois

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