La raison du plus faible est parfois la meilleure

« L’euro poursuit sa remontée… Rebond de l’euro… L’euro perd 2 % face au dollar… L’euro est à 1 dollar 40 contre 38 hier… ». Des années que j’entends parler de cette bataille éternelle, lancinante, âpre comme un discours de Fillon et sanglante comme un programme de Poutou. Et j’ai jamais rien compris. Gagner ou perdre, monter ou baisser, d’accord mais pourquoi ? Et keskémieu ?

Ce que je savais, c’est qu’il y a plein de monnaies dans le monde. Facile : l’euro, le dollar, le yen (japonais), la couronne (norvégienne)… Je savais aussi qu’elles ne valent pas toutes la même chose. A l’heure où j’écris, 1 € vaut 1,17 $, ou 129 yens, et 9,4 couronnes. Ca, c’est le taux de change. Ca veut dire qu’avec 1 € je peux acheter un truc à 1,17 $, ou dans l’autre sens un américain qui a 1,17 $ peut se payer un machin à 1 €.

Mais quand vous lirez ce texte, 1 € vaudra déjà autre chose. Un taux de change, ça change. Tout le temps. Peut-être que maintenant 1 € vaut 1 $ 20 au lieu de 17, et on dira que l’euro a grimpé : pour s’acheter 1 €, l’amerloque doit maintenant nous filer 1,2 $ au lieu de 1,17. On a un euro « fort », comparé au nain qu’il était.

Voilà en gros ce que je savais. Le reste, c’était flou comme une fumée de cigarette dans le brouillard en Antarctique. De nuit. Surtout, ce que je ne comprenais pas, c’était : est-ce que c’est vraiment bien, un euro fort ? Parce que dans mon idée, fort c’est bien. C’est comme être grand : on voit mieux la scène, dans les concerts. Et puis je me suis rappelé qu’être grand (j’en sais quelque chose) c’est aussi avoir tout le temps les lombaires en vrac. C’est bien, donc… ou pas. Et ce que j’ai découvert, foutredieu, c’est que pour les monnaies c’est pareil.

Prenons l’import export, tiens. Si vous avez séché l’école dès la cinquième, je rappelle qu’importer c’est acheter des produits à l’étranger, exporter c’est vendre les siens aux autres. Bon. Disons que je suis une entreprise française qui fabrique… des espadrilles. L’été approche après tout. Ces espadrilles, je les vends 10 € la paire. Pas cher. Et je veux les vendre aux Américains. Qui me paieront (attention, astuce) avec leur monnaie à eux : en dollars. Combien de dollars ? Attention, nouvelle astuce : ça dépend du change.

Avec 1 € à 1 $ (je prends des chiffres à la louche), pour enfiler mes espadrilles à 10 € l’Américain devra payer 10 $. Mais avec un euro bien musclé, à 2 $ par exemple (je prends des chiffres à la brouette) ? Si 1 € = 2 $, les espadrilles à 10 € s’achètent maintenant… 20 $.

Prenez une pause, relisez si besoin, parce que ça a l’air tout con, mais c’est pas si simple, comme gymnastique. Ce qui en ressort, c’est que pour l’Américain, le prix a doublé. 20 $ au lieu de 10. Et qu’est-ce qu’il fait ? Il annule sa commande (facile, avec Internet) et il achète ses godasses aux Chinois ou aux Bangladais, qui les fabriquent à coups d’enfants fouettés.

Moralité : avec un euro fort, ça coûte plus cher aux étrangers d’acheter chez nous. Et l’export de tout ce qui est français, allemand ou slovène prend du plomb dans l’aile.
Voyons maintenant l’import. Vous vous dites peut-être (faites un effort, aussi) que cette fois c’est l’inverse ? Qu’avec un euro fort ça devient plus facile d’importer ? Vous avez bon.

Pour fabriquer mes espadrilles, j’achète du tissu à l’étranger. Au Bangladesh par exemple, où les enfants et les fouets ne manquent pas. Du tissu à 10 $ le kilo, car le dollar sert de monnaie d’échange jusqu’au golfe du Bengale. Si je l’achète quand 1 € ne vaut que 1 $, je paye 10 €. Mais avec un euro fort ? Si 1 € = 2 $ (attention astuce : règle de trois) alors 10 $ = ? Et oui : 5 € seulement, ma bonne dame. J’achète moitié moins cher. La bonne affaire.

Moralité : un euro fort fait vendre plus cher, mais il fait acheter moins cher. Et alors keskémieu ? Et bien ça dépend, bien sûr. Un pays qui exporte beaucoup a intérêt à avoir une monnaie faible. S’il veut relancer ses exportations, il s’arrange pour que sa monnaie s’affaiblisse (on appelle ça dévaluer). Au contraire, celui qui importe beaucoup va chercher une monnaie forte. Et celui qui fait les deux ? Il se démerde. Le problème, c’est que la plupart des pays font les deux. Evidemment.

Et puis là, je ne vous ai parlé que d’import export.

Et la dette ? Et bien la dette, elle va mieux avec un euro fort. Si la France emprunte 1 milliard de dollars quand 1 € = 1 $, elle devra payer 1 milliard d’euros pour rembourser. Mais si 1 € vaut 2 $, pour rembourser 1 milliard on ne paie plus que 500 millions. Youpi.

Et tant que vous avez des euros à 2 $, achetez 1000 $, que vous payez donc 500 €. Gardez ces dollars bien au chaud, attendez que l’euro se casse la gueule, revienne à 1 $ pièce, et vendez ! Vite ! Mais vendez, nom de Dieu ! Vendez vos 1000 $, on vous paye 1000 €. Et bim ! Acheté 500, revendu 1000 : 500 balles dans la musette.
Oui d’accord, ça s’appelle la spéculation, mais comprenez, il faut bien vivre.

Ca se confirme donc : une monnaie faible ou forte, c’est bien, ou pas. Tout dépend de ce qui nous arrange. Acheter ou vendre, dette ou pas dette… Dans tous les cas, une monnaie qui change trop souvent, qui monte trop haut ou descend trop bas, c’est pas bon. On ne fait jamais de bonnes affaires quand on n’a pas confiance en l’avenir.

Ni trop haut ni trop bas, c’est l’idéal. Entre deux extrêmes pas trop éloignés.
En fait, on ne devrait pas dire « les taux de change », mais « l’étau de change ».


Dans le prochain épisode : Coupe du Monde oblige, on parlera sport. Qui n’est jamais loin de la politique.

 

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