Ramasser les médailles, puis les poubelles

Dans le sport, il n’y a pas que du sport. Il y a bien sûr de l’émotion et de l’effort, des drapeaux et des médailles, mais il y a aussi de l’argent et de la politique, souvent les deux, sinon on se demande bien comment la Russie aurait eu cette Coupe du Monde de foot et le Qatar la prochaine.

Pendant longtemps, les Russes de l’époque soviétique se foutaient du sport comme de leur première paire de moufles : un truc de bourgeois, de mecs qui ont le temps de faire de la voile et du golf pendant que les esclaves ramassent le coton.

Mais dans les années 50, ils changent d’avis : « Finalement, nous aussi on va courir en short ! » Moscou prend conscience que le sport est un formidable outil de propagande, et met au point ses athlètes. La guerre sera froide sur la piste comme ailleurs. On va s’inventer le lancer de faucille, en plus du marteau.

Un des premiers sportifs récupérés par le Pouvoir fut Emil Zatopek, coureur Tchécoslovaque (alors sous régime communiste) dont le parcours a été analysé par l’historien du sport Yohann Fortune (1).

Épisode 1 : le sportif

Emil Zatopek courait. Formidablement bien. Champion national sur 5 000 m en 1944, puis 5ème aux championnats d’Europe de 46. Aux Jeux Olympiques de Londres en 48, il se propulse médaille d’or sur 10 000 m et d’argent sur 5 000 m (il rate l’or d’un demi poil).

A partir de là, il devient un exploit sportif à lui tout seul, presque un mythe. Une « locomotive humaine », l’expression est restée. Entre 48 et 54, il bat 18 records mondiaux, et marque l’histoire au fer rouge (logique, en bon communiste) aux JO d’Helsinki de 1952. Ceux où l’URSS s’est vraiment décidée à défier les bourgeois. Là, ce n’est pas l’or que Zatopek décroche, c’est trois fois l’or ! Sur 5 000, 10 000, et au marathon. Alors Moscou saute sur l’occasion et dit à Prague : qu’Emil soit un exemple.

Épisode 2 : le héros

Parce qu’à bien y réfléchir, le sport n’est pas qu’un truc de capitalistes. C’est aussi une preuve de la valeur de l’effort, du travail, de l’abnégation, du don de soi et – soyons modestes – de la supériorité de la Patrie Communiste qui offre aux athlètes les meilleures conditions de vie et d’entraînement. Quant aux Jeux Olympiques, ils célèbrent l’amitié entre les peuples, et ça tombe bien, les soviétiques aiment par-dessus tout les peuples et l’amitié. Qu’ils disent.

Alors Zatopek sera un héros. Célébré, montré en exemple, seul ou avec sa femme Dana, elle aussi médaillée d’or à Helsinki (2). Militaire de carrière, on le fait monter en grade à chaque victoire, et il finit colonel. On le propulse « Emissaire pour la paix » et on le trimballe dans tout le bloc de l’Est. On l’offre en pâture au peuple et aux ouvriers, pour montrer ce que c’est qu’un homme-un-vrai, qui met du cœur à l’ouvrage. Il inspire le goût de l’effort, comme Stakhanov en d’autres temps (3).

Il parle au peuple, mais attention : parole contrôlée. Juste pour dire combien l’Est est gentil et l’Ouest dégueulasse. Au Congrès des Peuples pour la Paix de 1952, il « aime notre république qui nous garantit contre le chômage, la famine et la misère, permet l’épanouissement de la culture et du sport, et réalise ainsi les aspirations séculaires de notre peuple. »

La même année, les Etats-Unis veulent l’inviter, mais sur Radio Prague il déclare l’offre « ridicule et antisportive ». Et on le soupçonne d’avoir, en 54, décrit un « Paris de la littérature de pacotille, le Paris des revues et brochures pornographiques, le Paris dominé jusqu’au bout des veines par l’affairisme et l’esprit mercantile. »

De son plein gré, ou le fusil sur la tempe ? On ne sait pas. L’historien Y. Fortune a manqué de sources, notamment Tchèques, qui permettraient peut-être de connaître le fond de la pensée de Zatopek. Ce qui est sûr, c’est qu’il devait se sentir bien en terre communiste. Vie confortable, droit de voyager pour les compétitions, appartement à Prague et chalet en montagne.

Et puis… Et puis, c’est le drame.

Épisode 3 : le traître

En 1968, la Tchécoslovaquie vit une petite révolution. Le nouveau gouvernement veut un communisme plus humain, plus ouvert. Il vote un grand nombre de réformes. Un Manifeste est publié, contre les excès de l’ancien régime aux relents staliniens. Zatopek le signe, sa femme aussi. Ils s’engagent pour les réformateurs, Emil va jusqu’à demander que l’URSS soit virée des prochains JO à Mexico.

C’est le fameux Printemps de Prague (qui contrairement au Printemps Arabe a vraiment eu lieu au printemps). Et il finit très mal, puisque Moscou, pas content, envoie ses chars et te vous nettoie tout ça en deux temps trois goulags.

Pourquoi diantre Zatopek a-t-il tourné le dos à ses protecteurs ? Mordu la main qui le nourrissait ? Retournement de veste opportuniste, ou communisme sincère qui défendait la liberté ? Faute de sources, on ne sait pas. Ce qu’on sait, c’est que Zatopek n’a jamais renié son soutien aux réformateurs. Même quand les chars sont venus. Et il le paiera cher.

Exclu du Parti, destitué de l’armée, viré de son poste de Directeur des Sports au ministère de la Défense. On lui enlève le droit de parler et de séjourner à Prague. On l’aurait envoyé dans les mines d’uranium pendant 6 ans, puis il aurait juste eu le droit de ramasser les poubelles (4), avant de finir simple archiviste au ministère des Sports. Ce n’est qu’après la chute du Mur, en 1989, qu’il pourra à nouveau respirer, parler, vivre un peu.

Épisode 4 : et les autres ?

Le sport comme propagande. Le Tchèque Emil Zatopek, la Roumaine Nadia Comaneci, plus près de nous la France « Black Blanc Beur » championne du monde en 1998. Et Douillet et ses pièces jaunes, hein ?

Le sport comme champ de bataille. L’Ouest boycotte les JO de Moscou en 1980. Vengeance en 84, l’Est boude ceux de Los Angeles. En 78 certains hésitent à prendre l’avion pour le Mondial de foot en Argentine, alors sous la dictature de Videla. Le sport comme champ de réconciliation aussi, comme les deux Corée unies aux JO d’hiver cette année.

Le sport comme protestation. Zatopek au Printemps de 68. Sa compatriote Vera Caslavska qui détourne le regard aux JO de Mexico, la même année, contre l’hymne du soviétique envahisseur.

Toujours à Mexico, sur le podium du 200 m, deux athlètes afro-américains lèvent leur poing ganté de noir en soutien au mouvement pour les droits civiques.

En 2017, les joueurs de foot américains mettent genou à terre contre la bêtise de Trump.


Dans le sport, il n’y a pas que du sport. Et c’est à chacun de décider ce qu’il y a d’autre. Certains y ont mis leurs convictions, au péril de leur carrière voire de leur vie. D’autres offrent une Coupe du Monde à la Russie et au Qatar.


Références

(1) Emil Zatopek dans la guerre froide : de la soumission à la rébellion (1948 – 1968) – Yohann Fortune, Sciences Sociales et Sport, 2012/1 (n°5), pp. 53-86. https://www.cairn.info/revue-sciences-sociales-et-sport-2012-1-page-53.htm
A écouter aussi, l’émission Affaires Sensibles (France Inter) sur Zatopek : https://www.franceinter.fr/emissions/affaires-sensibles/affaires-sensibles-19-avril-2018

(2) Les communistes avaient au moins le mérite de considérer les femmes et les hommes à égalité. La propagande de l’époque parle de Dana comme de « la digne représentante des femmes progressistes du nouveau monde, qui ne se contente pas de vivre dans l’ombre de son mari. Le sérieux, la combativité, l’austérité dans la préparation et dans le travail, voilà les qualités de la femme d’aujourd’hui. »

(3) On raconte que le 30 août 1935, le mineur russe Alekseï Stakhanov a extrait plus de 100 tonnes de charbon en moins de 6 heures. Il devint un héros et le nom commun du travailleur acharné « stakhanoviste ».

(4) J’utilise le conditionnel car ces épisodes, bien que très probables, ne peuvent toujours pas être confirmés avec certitude. Le secret est toujours (peut-être) dans les archives Tchèques…

Crédits photo :
Gants noirs à Mexico : [Photoshot / Icon Sport]
Genoux à terre : [Action Images via Reuters / Paul Childs]

Une réponse à “Ramasser les médailles, puis les poubelles”

  1. Le roman « courir » raconte l’histoire d’emil zatopek, le point de vue est plus personnel, intéressant de comparer les deux (ton article et le bouquin) ! mais je pense que tu l’as sûrement déjà lu !

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