Souriez pas, vous êtes filmés

Pour la sécurité du couple, on ne fera pas la bringue tous les soirs avec les potes. Ah bon ? C’est mieux, oui.
Pour la sécurité de l’appartement, on installera un digicode, quitte à dormir sur le trottoir si on n’a pas la mémoire des codes.
Pour la sécurité de l’avion, on n’embarquera pas sa tronçonneuse. Ah bon ? Oui, s’il vous plait.
Et pour la sécurité de l’emploi, on tentera fonctionnaire, et tant pis si on ne doit obéir qu’au Ministère.

Bref : peut-on être à la fois libre et sécurisé ? Il me semble que oui. Mais juste un peu. Et ça doit se négocier. Parce qu’en regardant bien (approchez-vous), si on augmente l’un, l’autre diminue.

Je prends mon cas : intermittent du spectacle. Liberté de travail, oui : j’écris comme je veux, quand je veux, et je peux rester en caleçon quand j’appelle le Ministre. Sécurité de l’emploi, aucune : si à la fin de l’année je n’ai pas bossé 507 heures, je suis viré de Pôle Emploi. Oui parce qu’intermittent, c’est juste une autre manière d’être chômeur. Moins glamour, tout de suite.

Si j’augmente ma liberté, et n’écris vraiment que ce qui me plait, il y a des chances pour que plus personne ne m’écoute (et me paye). Si au contraire j’augmente ma sécurité, et cherche à bosser dix mille heures par an toute ma vie, je dois prendre tous les boulots qui passent, même les pubs pour shampooings.

Donc… Sauf pour un réfugié syrien qui dort enfin au chaud après six mois d’exode, évidemment, n’allez pas chercher la petite bête… Augmenter en même temps sa liberté et sa sécurité, pas possible.

Et ça fait un bail que des types – et pas des cons – le disent. Le Contrat Social de Rousseau en 1762, le Léviathan de Hobbes, en 1651, ça parle déjà de nous, pauvres être humains tout fragiles qui se rassemblent à l’abri des grottes et des villages. Acceptant de troquer un peu de liberté contre protection.

Plus récemment, le sociologue mauritanien (ça veut dire qu’il est né en Mauritanie) Abdel Wedoud Ould Cheikh a parlé de « demande despotique » (1) : quand ça va mal (et ça va souvent mal), on veut un chef qui rassure, qui nous défend, un homme un vrai avec des… Et tant pis s’il faut se taire et courber la tête, pendant ce temps on nous la coupe pas.

Parce qu’avant de faire ce qu’on veut de sa vie, il faut déjà la garder. Les peuples choisiront donc toujours leur sécurité avant leur liberté. Leurs dirigeants l’ont bien compris, et les y encouragent ! Facile : il suffit de faire peur. Les médias et les politiques le font très bien, c’est leur métier. On a peur, donc on appelle au secours : « Ô État protège-moi, je t’en supplie, je ferai tout ce que tu veux, je lirai tout Rousseau s’il le faut ! ». Et l’État, pour notre sécurité (bien sûr), fabrique des douanes, des barrières, des caméras, des képis et des gyrophares.

Depuis les années 2000 et les nouveaux terrorismes de tous poils (de barbe), les lois sécuritaires fleurissent comme acné sur le front d’un ado. Au Cameroun, en Chine ou au Venezuela, dès que ça barde le gouvernement prend des mesures : pour votre sécurité (bien sûr), on coupe Internet et les réseaux sociaux. Aux USA, au Royaume-Uni, en Russie, des lois récentes ont donné des pouvoirs incroyables aux services de renseignement et de police.

En France, depuis octobre 2017, l’état d’urgence n’existe plus : il est devenu l’état normal. La police pourra entrer chez le citoyen sans accord préalable d’un juge (2). Là, oui, ça vaut le coup d’avoir un digicode. Ça laisse le temps d’enfiler un slip avant les menottes.

Pire encore : comme on sait qu’on est surveillés, on en vient à se retenir soi-même. A s’autocensurer. On sait que l’œil de l’État veille… On roule sagement à 130 sur l’autoroute. On télécharge moins, des fois qu’Hadopi… Et je me surprends parfois à imaginer qu’en écrivant « terrorisme » dans un mail, ça y est je suis fiché.

Et si on pousse le raisonnement au bout, on en arrive à tous fermer notre museau, à agir et penser juste comme il faut. Par peur d’être écouté, comme en Allemagne de l’Est période Stasi. Ou par peur qu’en écrivant « Poutine » quelque part, on reçoive toutes les actus de Russia Today. Comme… Ah ben comme aujourd’hui, tiens.

Le raisonnement est extrême, bien sûr. La France n’est pas un État totalitaire. Mais la mouvement est là. C’est ce qu’a dénoncé Edward Snowden en claquant la porte (blindée, avec digicode) de la NSA (3). La fameuse « lutte contre le terrorisme » est l’argument parfait pour récupérer des millions d’informations personnelles, qui seront exploitées pour surveiller le citoyen, faire pression sur la diplomatie, ou nourrir les big data d’entreprises, réjouies. On répond au passage à la « demande despotique » du peuple, et on est réélu.

Le schéma est on ne peut plus simple : j’ai la trouille, j’appelle la sécurité, en perdant ma liberté et en laissant l’État me surveiller. D’ailleurs, depuis 12 ans, alors que les lois sécuritaires fleurissent sur la planète, la liberté n’a cessé de faner (4).

Sécurité ou liberté, il faut choisir. Et il semble que les peuples choisissent toujours, avant tout, la sécurité. C’est comme ça. On a plus facilement peur qu’envie. Que voulez-vous, c’est humain, presque animal.

Et vous ? Votre boulot par exemple, vous aimeriez y être plus libre, ou plus serein ? Attention, hein. A priori, vous ne pourrez pas avoir les deux…


Références
(1) http://www.academia.edu/6157212/La_demande_despotique
(2) http://www.vie-publique.fr/focus/etat-urgence-loi-renforcant-securite-interieure-lutte-contre-terrorisme.html
(3) National Security Agency, une des grandes agences de renseignement des Etats-Unis
(4) https://freedomhouse.org/report/freedom-world/freedom-world-2018


Dans le prochain épisode : comme promis, je réponds à la question : pourquoi on ne lit jamais le putain de manuel ?

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