Pourquoi on ne lit jamais le (putain de) manuel ?

Je vous avais promis un article sur cette question, tellement sensible qu’elle a offert un Prix (Ig)Nobel aux chercheurs qui l’ont explorée (1). Tellement sensible qu’une expression lui est consacrée, avec sigle officiel : RTFM, en anglais Read The Field Manual – traduisez « lire le manuel d’utilisation » – ou Read The Fucking Manual – traduisez comme vous voulez.

Voilà qui donne le ton : on n’aime pas les manuels. On ne les lit pas. On n’a pas envie de les ouvrir. Ils n’existent même pas ! Les scientifiques le savent depuis les années 70, c’est dire si la chose est tenace, indélébile. Et c’est de pire en pire. Une équipe de l’Université Technologique du Queensland (Australie), a cherché à comprendre pourquoi. Et au passage, pourquoi aussi on n’utilise jamais toutes les fonctions d’un objet : les icônes sur un écran ou les boutons sur un micro-ondes, par exemple (2).

La réponse est simple, évidente, mais il fallait y penser : parce qu’on veut être heureux, dans la vie. Or, essayer de lire un p***** de manuel ou essayer d’utiliser toutes les fonctions d’un machin, ça nous rend malheureux. C’est la triple peine. Mieux que le renvoi à la frontière.

1) On sort le bidule du carton, mais on ne sait pas comment il marche, ô frustration
2) On cherche de l’aide dans le manuel, mais on n’y comprend rien, ô désillusion
3) On se sent extrêmement débile, même pas foutu de comprendre l’explication, ô désespoir, malheur absolu, sang et larmes, blood and guts, on se fâche tout rouge et le manuel valse.

Donc ! Fini le manuel. Lire pour comprendre, c’est dépassé. C’était bien à l’époque de papy, et encore. Les jeunes l’ont bien compris, et ne lisent presque pas les notices. A la place, ils se font plaisir : j’explore, j’essaye, je me plante mais c’est rigolo, je recommence, j’efface, j’essaye ici… Ca marche ! Adrénaline, sérotonine, bonheur.

Et si on ne trouve pas ? Alors là c’est fête, avec Internet : fiches techniques, forums, aides en ligne, tutos, pages « aide », et même les copains. Les solutions pullulent comme des démissions de ministres. Au risque d’aggraver la triple peine : la frustration est parfois pire devant cette profusion d’aides dans laquelle on se paume. Jusqu’à griller son micro-ondes ou planter son smartphone.

Car trop d’aide tue l’aide. Et même là, toujours pas question de se flinguer l’ego en retournant au p***** de manuel ! Selon l’étude australienne, la plupart d’entre nous utilisons juste les fonctions d’un objet qu’on arrive à maîtriser sans appeler à l’aide. Notre usage de la bête n’est donc pas limité par ses capacités à elle, mais par les nôtres. Au-delà… On essaie, on n’y arrive pas, et on est malheureux.

Bon. Quelques nuances, tout de même.

Les gens « très éduqués » lisent encore moins les manuels, par exemple. Soit ils maîtrisent mieux la technologie, soit ils croient qu’ils la maîtrisent, et ils ne s’abaissent pas à ouvrir le bouquin.

Sur la question des genres, en moyenne les hommes lisent plus souvent le manuel que les femmes. Et ils explorent plus souvent à fond les fonctions d’un objet. Dans les deux cas, les chercheurs supposent que les hommes ont plus confiance en leur capacité à comprendre, ou qu’ils ont plus de curiosité (donc de compétences) dès que ça touche à la technique, ou qu’ils mentent et déclarent lire tout le bouquin alors qu’ils ont juste lu le titre du paragraphe 4 dans la section en bulgare. Ou bien, un peu de tout ça (3).

Mais on y revient toujours : il faut qu’apprendre fasse plaisir. Soit en lisant le manuel, ça arrive mais c’est rare. Soit en essayant, comme ça, pour voir. Ce que font plus souvent, et très bien, les femmes et les jeunes. Les forces de progrès, quoi.

L’usage du manuel varie aussi selon la complexité de l’objet : on l’ouvre plus facilement pour une chaîne hi-fi que pour un ordinateur. Et on explore avec plus de joie un outil qui a peu de fonctions, mais essentielles. Car trop d’options tuent l’option. Voire l’usager : même les diabétiques portant un doseur de sucre, par exemple, sont agacés par les trop-de-boutons de leurs p***** d’appareils. Au risque de s’en faire péter l’aorte, de colère ou par erreur.

Sur un machin qui dose le sucre, je veux juste un bouton qui donne mon taux de sucre ! S’il y a un bouton « suivi de glycémie sur une semaine », une option « change de sonnerie dès que je tombe en hypo » et un « démarre aussi la bagnole tant que tu y es », je m’y paume, je m’énerve, je m’enfile 18 Snickers pour me détendre, et merde, mon aorte.

Quand l’appareil est si compliqué qu’il en devient moins utilisable… Comme dans une boulangerie qui vend 150 sortes de pain, à la farine complète, à la noisette ou à la con. Je finis par y prendre juste une p***** de baguette. Ou par sortir.

Mais alors, pourquoi tous ces pains, ces boutons et ces applis ? Et bien, c’est un peu notre faute. Les fabricants en font des arguments commerciaux. Regardez comme c’est joli, pratique et rigolo. Et nous on tombe dedans. Quitte à être déçus : les études montrent qu’avant de les avoir achetés, on aime les objets pleins de gadgets. Et après, on fait la gueule parce que pour envoyer un SMS au milieu de ces 200 p***** d’icônes, il faut prévoir deux bouteilles d’oxygène.

L’idéal bien sûr, ce serait des objets tellement intuitifs qu’on n’aurait plus besoin d’aide ! Mais aujourd’hui, on ne sait pas faire. Il y a toujours un manuel, une notice, même toute petite, même très bien faite comme celles d’Ikea.

Comment être heureux, alors ? Le manuel n’est pas la solution, sauf si l’objet est simple ou l’usager expert. Laisser les gens se débrouiller n’est pas idéal non plus. Rappelez-vous, quand vous avez creusé les forums pendant 6 mois pour trouver la fonction cafetière de votre lave-linge… Pardon ? Ca n’existe pas ? Ha ! Je suis sûr que ça arrive. Parce qu’il y aura bien des couillons pour en acheter. Et pour s’énerver parce qu’on sait pas comment ça marche, attends je regarde dans la… Rhâââ ! Y’a même pas une p***** de notice !

Moralité : ce n’est pas le manuel qui nous malheureux, c’est notre amour des trucs inutiles.


Références

(1) https://www.improbable.com/ig/winners/#ig2018
(2) https://academic.oup.com/iwc/article/28/1/27/2363584
(3) Question éminemment délicate des différences acquises entre les hommes et les femmes, vous me pardonnerez de ne pas l’explorer ici, ce n’est pas le sujet…

2 commentaires à propos de “Pourquoi on ne lit jamais le (putain de) manuel ?”

  1. Qu’est-ce que la vie sinon une suite de choses inutiles ^^
    Je ne lis pas non plus les manuels, mais quand je lis un article je le lis bien : un mot manque dans la toute dernière phrase héhé

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