Quand un fondateur du libéralisme défendait la classe ouvrière

Il parait qu’un investisseur qui veut juste grossir son compte en banque contribue, et sans le faire exprès en plus, au bonheur de tous. Quelle belle idée ! C’est une des bases du libéralisme économique, elle s’appelle la main invisible sous la plume du grand Adam Smith dans son chef d’œuvre de 1776, La Richesse des Nations (1).

Alors j’ai lu Adam Smith. Et la main invisible… Elle m’a pété à la tronche.

Bon. Au départ, chez Smith c’est fastoche : tout le monde défend son propre intérêt. L’ouvrier veut un gros salaire, le capitaliste veut un gros profit. Et pour ça il se gêne pas, c’est open bar. Avec de l’argent à lui ou pas, qui vient de son pays ou pas, dans n’importe quelle branche, on s’en fout du moment que ça rapporte. Et si un produit coûte moins cher à l’étranger, mais achetons-y, à l’étranger ! Open bar, je vous dis.

Et le truc génial, c’est qu’en cherchant son profit à lui, le capitaliste contribuerait – sans le faire exprès, j’insiste – à la richesse de tout le pays. Et donc, disent les libéraux modernes en se hissant sur les épaules de Smith sans égards pour ses clavicules : enlevez ces foutus bâtons de nos roues (et bim, le gouvernement), cessez de nous emmerder avec vos histoires de fiche de paye (et bim, les ouvriers), notre richesse guidée par la Main Invisible fera la vôtre. C’est beau, c’est grand, c’est libéral, c’est Adam Smith.

Le problème, c’est que c’est complètement con.
Adam n’a jamais dit ça (2).

Smith, en vrai, il a dit : « Tout individu s’efforce continuellement de trouver l’emploi le plus avantageux pour le capital dont il peut disposer. […] En préférant soutenir l’activité du pays plutôt que celle des pays étrangers […] il ne cherche que sa propre sécurité et […] c’est une main invisible qui le conduit à promouvoir une fin [augmenter autant que possible la richesse de la société] qui n’était nullement dans ses intentions. »

Dit comme ça, ça semble propre. Mais relisez bien, le diable est dans les détails. Une main invisible guide le capitaliste, d’accord, mais quand ? Tout le temps ? Non ! Seulement lorsqu’il cherche « l’emploi le plus avantageux pour [son] capital », c’est-à-dire au moment où il hésite entre miser sur le chou fleur ou la chemise à carreaux. C’est tout. Or ce n’est pas que ça, l’économie en général et le libéralisme en particulier. C’est infiniment plus complexe. Choisir son investissement est un geste parmi, au moins, 1 653 722 (après j’ai arrêté de compter, j’avais faim). Et qui nous dit que la Main agit sur tous ces éléments ? Ca reste à prouver (3).

Par ailleurs, Smith précise que la Main guide celui qui préfère « soutenir l’activité [de son] pays [plutôt que] celle des pays étrangers ». Et il se passe quoi (comme disait Charles) s’il soutient le chou-fleur chilien et la chemise vietnamienne ? Hein ? Et bien c’est triché. Le pognon passe sous le nez de la France.

La main invisible, dont Smith ne parle d’ailleurs qu’une fois en plus de 1000 pages, c’est donc plus une rognure d’ongle qu’une patte d’éléphant. Un détail, et encore, dont on n’est même pas sûr. Et Smith le savait bien ! Que la plupart des acteurs de l’économie, ceux qui fabriquent, vendent, échangent des choux-fleurs contre des chemises, les marchands, les commerçants et tant d’autres, ceux-là suivent bien leurs intérêts, mais ces intérêts sont en fait bien souvent opposés à ceux de la société.

Je cite encore Adam : « Il faut écouter avec la plus grande prudence toute proposition de loi ou de règlement de commerce émanant de [l’ordre des marchands, car] cette proposition émane d’un ordre dont l’intérêt ne coïncide jamais exactement avec celui de tous et qui a généralement intérêt à tromper, et même à opprimer les gens. […] On doit faire beaucoup plus confiance à leur jugement […] lorsqu’il porte sur l’intérêt de leur propre branche que lorsqu’il concerne celui de la société. »

Alors ? Tu la sens, la main invisible ? Elle te parait toujours bénéfique-par-inadvertance, cui-cui les petits oiseaux ?

Au fond de lui, et peut-être même à la surface, Smith n’avait que méfiance et mépris pour ces gens-là. Qui nous font gober des salades pires que des choux-fleurs chiliens avariés. Dont les « clameurs persuadent aisément que l’intérêt privé d’une partie mineure de la société est l’intérêt général de l’ensemble. » Qui ont su « convaincre les sages de la nation que la sécurité du bien commun dépend de la prospérité de leurs manufactures ou artisanats propres. »

Il dénonçait leur esprit corporatiste : « ils se rencontrent rarement, même pour se distraire et s’amuser, sans que la conversation se termine par une conspiration contre la société ou par quelque manigance pour faire monter les prix. » Il dénonçait leur « lamentable esprit de monopole », car ils vantent la libre concurrence mais ne rêvent que de l’écraser. Ces gens si puissants qu’ils en sont « redoutables pour le gouvernement et intimident le législateur. »

Tout ça, déjà, en 1776… Et du coup, « chaque fois que le législateur cherche à régler les différends entre les maîtres et les ouvriers, ce sont toujours les maîtres qui le conseillent. » Elle est pas belle, celle-là ? Un Père du libéralisme au secours de l’ouvrier ? Et bien oui. Et pas qu’une fois. Car pour Adam Smith :

– Un ouvrier bien payé met du cœur à l’ouvrage, et souvent il faut calmer ses ardeurs

– Un emploi précaire doit être mieux payé, pour compenser le chômage et le stress

– Qui empêche l’ouvrier de travailler de ses mains commet un crime

– Dans un conflit entre maîtres et ouvriers, les maîtres ont tout pour gagner, jamais les ouvriers

– Si la richesse d’un pays augmente, les profits ET les salaires doivent augmenter

– Ce qui augmente vraiment le prix d’un objet, c’est le profit du capitaliste, pas le salaire de l’ouvrier

En résumé : « aucune société ne peut être florissante et heureuse quand la presque totalité de ses membres est pauvre et malheureuse. »
Et ben… J’ai commencé cet article dans le marché tout puissant, je finis avec la CGT contre le Medef (4).

Il s’est passé quoi entre les deux ? Il s’est passé que les libéraux, les vrais les durs les tatoués, ont continué l’œuvre des marchands du 18ème. Il y a chez Smith une petite phrase qui parle d’une petite main qui agirait un petit peu dans quelques petits cas, et ils clament, la main sur le cœur (le leur, pas cons) que cette main commande la planète entière, pour le bonheur de la planète entière.

Alors moi, maintenant, si on me cite Adam Smith, je sais qu’il faut le lire… tout entier.


Références

(1) Plus précisément Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Mon édition est celle parue chez Economica (2000, traduction Philippe Jaudel).

(2) Smith qui, en bon Ecossais, était pingre au point de ne jamais acheter de dentifrice. Il était vraiment austère, Adam.

(3) Merci à l’économiste Jean Dellemotte qui m’a permis de saisir cette subtilité avec son article « La main invisible d’Adam Smith : pour en finir avec les idées reçues ». https://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-4-page-28.htm

(4) Je n’exagère pas. Lisez donc cet autre article de Jean Dellemotte, au titre sans appel : Adam Smith, défenseur du prolétariat. https://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2015-3-p-87.htm

Une réponse à “Quand un fondateur du libéralisme défendait la classe ouvrière”

  1. Super article Damien, ça fait cogiter dans le bon sens du terme.
    Ce ne sont en effet pas les interprétations «intéressées » et «profitant à une minorité » qui manquent dans notre société, il y en a tellement, et ce depuis toujours…
    Il n’y a qu’à voir l’evolution du discours de l’eglise au cours des siècles à partir de bouquins qui n’ont quand à eux pas changé depuis des millénaires 😜. Mais ce sont des sujets délicats et difficiles à aborder et défendre tellement certaines de ces «interprétations » sont encrées en nous.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.