Oh oui, frappe encore, oh oui c’est bon !

En lisant mon journal, l’autre jour, je suis tombé sur une expression qui m’a collé les fesses au canapé. Oui parce que je lis assis. Une expression, deux mots : la « demande despotique » par le peuple. Le peuple qui voudrait, donc, exprès ! Avec des banderoles et tout ! Etre gouverné par un despote. Un dictateur, quoi. Un type dont le principe de vie est : vous en bavez tous, mais moi qu’est-ce que je m’amuse.

C’est pas banal, ça. Qu’un peuple coupe lui-même la branche dans laquelle on taillera le bâton pour le faire marcher au pas. Alors j’ai fait mon enquête, pour savoir qui avait inventé cette expression, qui m’avait fait tomber les bras du cadre. Oui parce que sur mon canapé, y’a des accoudoirs.

Le responsable s’appelle Abdel Wedoud Ould Cheikh, il est sociologue mauritanien, et il parle de ladite « demande despotique » dans un article écrit en 1993. Où il explique que si le pouvoir est autoritaire en Mauritanie, c’est entre autres… parce que les gens le demandent.

La Mauritanie, avant, genre il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine, n’était pas un pays. C’était un ensemble de tribus et d’ethnies se partageant le territoire en moult royaumes, califats et autres principautés éphémères et aléatoires, avec un fonctionnement simple : au sein de la tribu, on obéit au chef ; entre les tribus, on se fait la guerre.

Et puis arrive la France, qui dès 1902 te me colonise tout ça à grands coups de fusils. La France, généreuse, tu penses bien, importe son système bureaucratique pour faire tourner la boutique. Système inventé par et pour la France, un pays stable, avec un peuple, une langue, une culture, bref un tout à peu près cohérent.

Or la Mauritanie de 1900-et-des-brouettes est tout sauf cohérente. L’organisation à-la-française y tient à peu près la route (enfin, la piste) tant que les Français la gèrent, mais à l’indépendance, en 1960 ? Les Mauritaniens se retrouvent face à l’administration comme des poules qui auraient trouvé un coquetier. Et l’administration s’effondre.

Les tribus, pendant ce temps, prennent aussi du plomb dans l’aile. L’Etat mauritanien se veut centralisé, unifié, national, roulement de tambour, garde à vous ! Au fonctionnement « par tribus » qui marchait très bien jusque-là, on superpose un « Etat central » qui, lui (on vient de le voir) se révèle franchement bancal. Donc ! Ce n’est plus vraiment la tribu, mais pas encore un Etat. On est entre les deux, et entre les deux c’est nul. Rien ne marche et personne n’est content.

Mais il faut bien que le Chef de l’Etat, lui, remplisse son rôle de Chef ! Et surtout que le peuple l’accepte. Car toute domination politique ne marche qu’avec l’accord de ceux qui sont soumis. Sinon, c’est la révolution. Comment, donc, le Président mauritanien peut-il légitimer sa domination sur la meute ?

Il y a les fusils et les prisons, bien sûr. Il y a les élections, bien sûr. Qui donnent toujours une majorité officiellement autoproclamée. Et il y a aussi la demande despotique. Les gens qui demandent à être soumis. Pourquoi ? Mais parce qu’ils ne connaissent que ça ! Ils ne connaissent, comme cadre de vie, que celui des tribus. Or une tribu est fondamentalement inégalitaire et despotique : il y a des castes, une hiérarchie, un chef, des sous-chefs et en bas des esclaves.

Et comme l’Etat central n’apporte que le chaos, on revient à ce qu’on connaît : la tribu. On demande un Chef tel qu’on en connaît depuis toujours : un dictateur. Au moins on est au courant, on est éduqués pour. Elevés pour être soumis depuis tout petits. La liberté, on n’a aucune idée de ce que c’est, comment voulez-vous qu’on la revendique ?

Ajoutez à ça que la Mauritanie est une République Islamique, et que l’islam accorde une certaine liberté individuelle (tu es libre d’une partie de tes choix) mais aucune liberté civile (l’Etat, c’est pas toi).

Ajoutez à ça un contexte économique désastreux, avec paysans déracinés par l’exode rural, chômage à trois chiffres (si si, y’en a vraiment beaucoup), peu d’écoles ou d’hôpitaux, parfois à peine de quoi manger, et l’Etat qui ne fait rien. Alors vers qui on se tourne pour survivre ? La tribu, encore elle. Le seul réseau d’entraide qui tienne la piste (ou la route, si vous y tenez). Le vrai réseau social digne de ce nom.

Faute de mieux, les Mauritaniens reviennent, et c’est bien normal, aux repères ancestraux. Alors comme Chef, on prend qui ? Un bon vieux dictateur, comme d’habitude ? Allez : a voté. Suivant ! A voté. Suivant…

Et c’est ainsi qu’un peuple, d’une certaine manière, attend de son chef qu’il soit tyrannique. Parce que ça a toujours marché comme ça, et que comme ça, ben ça marche.

Mais attention ! Cette histoire ne marche QUE pour la Mauritanie. En Algérie ou au Vietnam, c’est déjà une autre histoire. Et en France, inutile de demander le retour d’un Napoléon. On est passés à autre chose. Quoique… Je me demande parfois si on ne préfère pas, un peu, quand même, un Président à poigne plutôt qu’un mou de la truffe…

Référence : La demande despotique, par Abdel Wedoud Ould Cheikh, 1993 – http://www.academia.edu/6157212/La_demande_despotique


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