La quille

Comme une quille dans un jeu de chiens.

L’expression a surgi subitement, sans sonner à la porte. Elle m’a plu tout de suite. Inverser une expression connue et parlante, en une autre, inconnue – puisque je venais de la trouver – mais tout aussi parlante. « Une quille dans un jeu de chiens », ça parle, non ? Ca évoque ! Vous la voyez, la meute de clébards, bave aux lèvres et crocs enragés, se ruant sur la pauvre quille terrorisée, figée dans sa stupeur et son absence de pattes ?

Bon, d’accord, l’image est un peu forte, mais tout de même : une quille, messieurs dames. Ca pourrait être une clé anglaise, une casserole, un ficus. Mais une quille ! Une petite tête ronde, et en dessous… Quoi ? Un bâton… un ballon de rugby dégonflé… un tronc de mini baobab nain… une amphore, et encore, une petite. Rien de vraiment mobilisable pour… se mobiliser. Se prendre par la main ou par les pieds : essaie toujours. Fuir, se cacher, pagayer, sauter, courir, esquiver au moins : essaie toujours. Pas de bras pour se protéger des crocs. Pas de main pour saisir un congénère ou une idée juste. Pas de doigt, ne serait-ce que pour se mettre dans l’œil. La quille ne marche pas, court encore moins, n’a même pas de fourmi dans les racines.

Prisonnière de sa constitution même, elle ne peut que regarder s’approcher les chiens. Elle ne peut pas agir, ne peut qu’être manipulée. La quille, symbole de mon existence ballottée, offerte aux règles sociales, politiques, économiques, décidées par d’autres. Symbole extrême, bien sûr ! La quille que je suis, celle que nous sommes tous, a bien un peu de liberté. Un bout d’humérus, une phalange par-ci par-là, des tronçons de tibia ou de fémur.

Mais, dites. Tout de même. Par exemple, moi qui vous parle, si je compte : je suis un citoyen pour mon pays, un contribuable pour les impôts, un automobiliste pour la sécurité routière, un salarié pour mon employeur, un comédien pour mon public, un client pour des centaines d’entreprises, un consommateur pour des centaines d’autres (souvent les mêmes), un individu mâle pour l’Insee, un fils pour mon père, un fils (mais pas pareil) pour ma mère, un frère pour mon frère (si si, relisez au calme), un co-pacs pour ma co-pacse, un peut-être père si j’ai des enfants, un maître et un esclave en même temps pour mon chat, je ne vous fais pas toute la famille vous voyez l’idée, un patient pour mon médecin, un auditeur pour la radio, un lecteur pour les écrivains, un écrivain pour mes lecteurs, un spectateur par-ci, téléspectateur par-là, visiteur dans les musées, internaute pour Internet, un ami, un copain, une connaissance, un collègue, un usager pour le service public, un voyageur pour la SNCF, un Toulousain pour les Lyonnais, un campagnard pour les Toulousains, un Français pour les étrangers, un… et j’en oublie.
Et souvent, un peu tout ça dans une même journée.

Vous ne trouvez pas que ça ballotte, un peu ?
Comme une quille, dans…