Les chiens

Je pourrais dire que ce sont les règles qui décident à notre place ce qu’on peut être, dire ou faire.
Je pourrais dire que ce sont les gens qui ne veulent que prendre le pouvoir puis le conserver.
Je pourrais dire que c’est l’école, son « égalité des chances » qui rejette l’identité de chacun et son « mérite » qui renvoie l’échec à la faute des enfants.
Je pourrais dire que ce sont les politiques qui font des lois pour leur seul avantage.
Je pourrais dire que c’est le capitalisme vorace qui tond ses moutons plus vite que la laine leur pousse.
Je pourrais dire que c’est l’Etat, les banques et les multinationales, dirigés par les mêmes groupes de copains.
Je pourrais dire que ce sont les forces qui appellent au vote comme marque de démocratie, alors que le vote n’est qu’une pulsion d’achat après une publicité mensongère.

Je pourrais dire tout ça. Mais non.

Trop extrême et lapidaire pour être vrai. Ce serait trop simple, si c’était aussi simple. Et on aurait réglé le problème depuis longtemps, comme on a réglé le problème des lions en inventant le fusil et le zoo.
Trop complotiste, trop « tous pourris » pour qui veut comprendre le monde dans toute sa complexité.
L’État, l’école, les multinationales, les patrons, les banquiers ou les députés ne sont pas tous des salauds avides de pouvoir et d’argent, prêts à écraser le monde et ses habitants (bon, pour les multinationales, j’ai un doute).
Il y a sûrement une part de vrai dans tout ça, mais une part seulement. Et l’autre part m’intéresse au moins autant.
Et surtout, dans le jeu des chiens, les ministres, les décideurs de programmes scolaires, les PDG, les législateurs et les banquiers sont aussi des quilles ! Moins que l’élève et l’ouvrier, mais des quilles quand même.

Il n’y a pas les quilles d’un côté, les chiens de l’autre. Les chiens, ce n’est personne de concret. Disons que les chiens sont le symbole de « la société » – c’est un peu flou j’en conviens – cette piste sur laquelle les quilles doivent jouer sans qu’on leur ait expliqué les règles. Car la quille maîtrise-t-elle le prix de son essence ? Décide-t-elle le déficit maximal que son pays peut se permettre ? Sait-elle comment le calculer et les conséquences sur le budget de l’éducation nationale ? Peut-elle faire Bordeaux – Grenoble en train sans changement ? Choisit-elle ce qu’il y a ce soir à la télé ? Non. La quille ne sait presque pas, ne choisit presque pas, ne décide presque pas. Ce sont les chiens qui ont les règles du jeu. Et je veux juste les comprendre.